AMERICAN SNIPER - la critique

American Sniper, écrit par Jason Hall, d'après le récit "American Sniper" de Chris Kyle, Scott McEwen et Jim DeFelice. Réalisé par Clint Eastwood. Avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Kyle Gallner, Luke Grimes. USA - 132mn. Sortie le 18 février 2015.

Tireur d'élite des Navy SEAL, Chris Kyle est envoyé en Irak dans un seul but : protéger ses camarades. Sa précision chirurgicale sauve d'innombrables vies humaines sur le champ de bataille et, tandis que les récits de ses exploits se multiplient, il décroche le surnom de "La Légende". Cependant, sa réputation se propage au-delà des lignes ennemies, si bien que sa tête est mise à prix et qu'il devient une cible privilégiée des insurgés. Malgré le danger, et l'angoisse dans laquelle vit sa famille, Chris participe à quatre batailles décisives parmi les plus terribles de la guerre en Irak, s'imposant ainsi comme l'incarnation vivante de la devise des SEAL : "Pas de quartier !" Mais en rentrant au pays, Chris prend conscience qu'il ne parvient pas à retrouver une vie normale...

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Un maverick, c'est quoi? Un petit tour par le Robert & Collins et on tombe sur non-conformiste. Bref, un franc-tireur, un "original". Un mot à la fois simple et fourre-tout, porteur de tellement de fantasmes qu'il en vient à exprimer tout et son contraire mais qui sied à merveille lorsqu'il s'agit d'étudier les multiples  facettes de la personnalité qui nous intéresse aujourd'hui : Clint Eastwood.

Ou plutôt, l'immense Clint Eastwood. Le terme est quand même plus approprié quand on vient à parler de cette légende vivante du cinéma, non? 

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Car oui, l'inoubliable Inspecteur Harry Callahan est un être à part à Hollywood : jamais là où on l'imagine, toujours là où on ne l'attend pas. Riche d'une carrière proprement hallucinante, Clint Eastwood aura goûté, que ce soit devant ou derrière la caméra, à tous les genres : polar (Magnum Force, Mystic River), thriller (Créance de Sang), drame (Gran Torino, Million Dollar Baby), comédie (Doux, Dur et Dingue), film d'aventures (Space Cowboys), biopic musical (Bird), film de guerre (Mémoires de nos Pères, Lettres d'Iwo Jima) ou bien entendu le western (Le Bon, La Brute et Le Truand, Impitoyable, Pale Rider), genre fondateur du cinéma US qui l'aura fait connaître et auquel il est bien difficile de ne pas associer le regard plissé et le cigarillo de notre ami Clint.

Un touche-à-tout talentueux, qui se définit lui-même comme un simple raconteur d'histoires et qui a toujours eu à coeur de ne jamais suivre les modes et les courants dictés par les exécutifs des studios : une volonté qui se traduit par la totale (et peu commune) indépendance dont il jouit au sein-même d'une major telle que la Warner et qui lui permet d'aborder avec un regard sans cesse renouvelé mais toujours plus affûté tout un pan de l'Histoire du Cinéma. Mais aussi, et surtout, tout un pan de l'Histoire des Etats-Unis, qu'il soit social et/ou culturel : les années 40 et 50 (Bird), le XIXème siècle post-Guerre de Sécession (Josey Wales, Pale Rider) ou bien encore la Grande dépression des années 30, à travers ce qui constitue sûrement l'un des plus beaux films du Maître, le superbe Honkytonk Man ainsi que la Seconde Guerre Mondiale à travers son  poignant diptyque Mémoires de nos pères / Lettres d'Iwo Jima.

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Que ce soit de manière frontale à travers son très moyen Au-delà ou, de manière plus subtile en s'interrogeant sur la mort des idéaux (Mémoires de nos Pères) ou celle de son image (Gran Torino), les années 2000 et 2010  ont vu le réalisateur se confronter à des histoires sombres, tragiques (L'Echange, J. Edgar) et indéniablement marquées par leur rapport avec la mort.

Si cette thématique est récurrente dans l'oeuvre du cinéaste (destruction jouissive de l'image du mâle dans L'Epreuve de Force, réflexion bouleversante sur la fin d'un genre à travers les actions d'un anti-héros vieillissant dans Impitoyable, course contre la montre pour stopper l'exécution d'un condamné dans Jugé Coupable...), il convient de noter qu'elle tient aujourd'hui, à l'aune des 84 ans du Monsieur, une place essentielle de son oeuvre et qu'elle apparaît comme nécessaire quant au regard à porter lorsqu'un de ses nouveaux films débarque sur les écrans. Qui plus est lorsqu'il s'agit de s'intéresser ici au sniper le plus létal (c'est comme ça que c'est mis sur l'affiche US) de l'Histoire de l'Armée américaine...

 

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300 millions de dollars de recettes en quelques semaines seulement rien que sur le territoire américain, six nominations aux Oscars (il repartira finalement avec celui du meilleur montage sonore), un succès qui semble se confirmer à l'international... et une belle polémique qui ne fait qu'ajouter à la curiosité suscitée par le 34ème film de Clint Eastwood. Fustigé par les uns (Michael Moore notamment) pour sa propension à faire d'un tueur un héros et à servir de vidéo de recrutement pour l'Armée, défendu par les autres qui voient au contraire en American Sniper une oeuvre beaucoup plus subtile qu'il n'y paraît, qu'en est-il vraiment? Peut-on se limiter à ne voir qu'un discours tout blanc, tout noir lorsqu'il s'agit d'une oeuvre de celui qui fut un temps traité de fasciste avant de finalement être plutôt perçu comme... un gauchiste (!) par des gens aussi prompts à mettre des étiquettes qu'à les décoller? La question peut sembler caricaturale mais elle a tendance à s'accorder avec certaines critiques entendues ici et là et qui semblent ne vouloir appliquer qu'une seule grille de lecture sur American Sniper : celle du méchant film pro-guerre qui fait flotter la bannière étoilée à tous les coins de l'écran et qui fait des USA les sauveurs du Monde.

Et que faire, sinon rejeter en bloc cette lecture facile et dont l'absence de recul fait parfois peur quant à la propension de certains à obligatoirement voir le mal dès qu'un cinéaste décide de porter son regard sur des valeurs telles que l'héroïsme ou le patriotisme, qui plus est lorsque celui-ci vient de l'autre côté de l'Atlantique.

AMERICAN SNIPER - la critique

L'intervention américaine en Irak s'est faite sur des mensonges... et on reproche à American Sniper de ne pas en parler?.. Mais s'est-on tout simplement demandé s'il s'agissait ici du propos du film : le nouveau film de Clint Eastwood n'est pas Green Zone de Paul Greengrass, ni Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow, son but n'étant clairement pas d'analyser les mécanismes du mensonge ou de la guerre contre la terreur. American Sniper ne fait pas dans le cours de géopolitique pour les nuls : il se détache au contraire volontairement de la grande Histoire pour s'attacher à un de ses protagonistes, un individu doté d'un don et qui, façonné par une éducation stricte et vouant un culte aux armes à feu, en viendra à le mettre au service d'un pays qu'il vénère plus que tout... et qui le lui rendra de la plus triste et ironique des manières. Il a fait de la mort son métier et Clint Eastwood s'évertue pendant plus de deux heures à relater ses actions pour ensuite en analyser les conséquences : si la Mort a toujours fasciné le réalisateur, il a cette fois décidé de la scruter directement dans son viseur...

Et, en nous faisant partager le quotidien de Chris Kyle, ce soldat qui ne reculera devant rien pour accomplir ce qu'il considère comme sa "mission", protéger les siens (son père lui a enseigné qu'il est un chien de berger qui doit protéger les brebis des loups) et par extension son pays, Clint Eastwood interroge finalement plus l'Amérique elle-même que le conflit dans lequel elle s'est engagée. Qu'en est-il en effet de ce pays qui fait d'un homme obsédé par le désir de tuer un héros national, avant de le voir rentrer brisé chez lui, incapable de s'accrocher à sa famille et finalement périr sous les coups d'un compagnon d'armes, sur la terre-même qu'il s'était juré de protéger?

Pour son nouveau long métrage, et porté par un Bradley Cooper exceptionnel, le réalisateur du définitif Gran Torino porte un regard troublant et complexe sur un individu profondément ambigu, aussi seul dans sa tête que célébré par tous dans son pays et qui aura vécu dans la défense totale de ses "idéaux", aussi détestables puissent-ils être.

Et on est en droit de voir dans les derniers instants du film, les véritables images de l'enterrement de Chris Kyle, le constat froid et glaçant d'un véritable échec, celui d'un pays à éduquer et à soutenir ses soldats, aussi "héroïques" puissent-ils être.

Pour ce qui est d'y voir une apologie de la guerre, on repassera...

 

AMERICAN SNIPER - la critique

Aussi à l'aise dans les séquences dramatiques que dans les scènes d'action, Clint Eastwood prouve à 83 ans qu'il n'a rien perdu de sa superbe : sa mise en scène, d'un classicisme magnifique (je l'ai déjà dit auparavant mais "classicisme" n'est pas un gros mot...), navigue avec grâce entre instants d'introspection et moments de pure guerre, notamment lors d'un combat final en pleine tempête de sable, et démontre une nouvelle fois que le réalisateur de Sur la route de Madison est bien un des derniers géants d'Hollywood. 

Un grand homme aux multiples et fascinantes facettes qui ne cesse, film après film, de questionner son pays et son Histoire avec un regard de plus en plus perçant.

Glaçant.

Et subtil.

Crédits résumé et photos : AlloCiné, Warner Bros. Pictures.

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