HACKER - la critique

Blackhat, écrit par Morgan Davis Foehl et Michael Mann. Réalisé par Michael Mann. Avec Chris Hemsworth, Tang Wei, Viola Davis, Holt McCallany, Wang Leehom. USA - 133mn. Sortie le 18 mars 2015.

L’attente aura été longue. Trop longue même : il aura en effet fallu six ans avant qu’un nouveau film de Michael Mann ne débarque sur nos écrans. Depuis l’accueil plutôt mitigé qu’avait reçu son Public Enemies en 2009, le réalisateur s’en était retourné vers son autre grand amour, à savoir la petite lucarne. On a tendance à l’oublier, ne préférant voir en lui que le metteur en scène de cinéma (un des plus grands), mais Michael Mann est aussi un homme de télévision : Miami Vice, Crime Story, Robbery Homicide Division et donc, tout dernièrement, la superbe mais malheureusement trop courte Luck, créée par David Milch, génial scénariste de Deadwood et New York Police Blues, interrompue au bout de seulement 9 épisodes

Le réalisateur du Solitaire s'en retourne donc vers le grand écran par le prisme d’un pur film de genre, ici le thriller high-tech, comme cela aura toujours été le cas tout au long d’une carrière qui l’aura vu tâter du biopic (Ali), du film d’aventures (Le Dernier des Mohicans) ou encore du film-dossier orienté 70s (Révélations). Mais, et c’est ce qui nous intéresse ici, ce sont ses incursions toujours plus virtuoses dans le polar (Le Solitaire, Manhunter, Heat, Collateral ou bien encore Miami Vice) qui ont marqué au fer rouge les cinéphiles du monde entier et lui auront en même temps permis de parfaire son art de la narration et son approche esthétique.

C’est ainsi avec un thriller d’apparence "classique", un pur sujet de série B, que le sieur revient sur le devant de la scène… et il faut croire que ça ne plaît pas tant le film s’est mangée une volée de bois vert de l’autre côté de l’Atlantique et où son bide aura poussé Universal France à distribuer le film comme un vulgaire fond de tiroir.

Alors oui, l’attente aura été longue mais avec un tel foutage de gueule dans la promotion et des critiques américaines visiblement motivées par l’idée de “casser” un grand qui se serait perdu en réalisant un simple divertissement (oh, le gros mot!), faudra pas s’étonner si Mann ne revient pas de suite derrière une caméra…

 

HACKER - la critique

À Hong Kong, la centrale nucléaire de Chai Wan a été hackée. Un logiciel malveillant, sous la forme d’un outil d’administration à distance ou RAT (Remote Access Tool), a ouvert la porte à un autre malware plus puissant qui a détruit le système de refroidissement de la centrale, provoquant la fissure d’un caisson de confinement et la fusion de son coeur. Aucune tentative d’extorsion de fonds ou de revendication politique n’a été faite. Ce qui a motivé cet acte criminel reste un mystère.

Un groupe de hauts gradés de l’APL (Armée populaire de libération chinoise) charge le capitaine Dawai Chen, spécialiste de la défense contre les cyberattaques, de retrouver et de neutraliser l’auteur de ce crime.

À Chicago, le Mercantile Trade Exchange (CME) est hacké, provoquant l’inflation soudaine des prix du soja.

Carol Barrett, une agente chevronnée du FBI, encourage ses supérieurs à associer leurs efforts à ceux de la Chine. Mais le capitaine Chen est loin de l’idée qu’elle s’en était faite. Formé au MIT, avec une parfaite maîtrise de l’anglais, l’officier chinois insiste pour que ses homologues américains libèrent sur le champ un célèbre hacker détenu en prison : Nicholas Hathaway.

 
HACKER - la critique

Lorsque les lumières se rallument, on a le souffle court, les pupilles dilatées et les oreilles qui bourdonnent : l’expérience Mann a frappé. Pendant plus de deux heures, le metteur en scène nous aura embarqués dans un thriller de très haute volée, traversé de fulgurances proprement hallucinantes et où l’émotion affleure à chaque recoin de l'image. Si les premiers instants, un long plan-séquence en numérique qui nous fait traverser des circuits imprimés et survoler des câbles informatiques, font craindre le pire (on se croirait sans un mauvais épisode des Experts…), Hacker nous happe cependant très vite et ce, dès l’apparition d’un Chris Hemsworth parfait en héros “mannien” pur jus : professionnel, viril, solitaire et mû par une volonté que rien ne pourra ébranler …

Tel un Will Graham qui se révèle le meilleur pour plonger dans la psyché des pires meurtriers (Manhunter, l’excellente adaptation du roman Dragon Rouge de Thomas Harris) ou un Lowell Bergman bien décidé à faire éclater la vérité (Al Pacino dans le magnifique Révélations), le personnage de Nicholas Hathaway transpire l’archétype du cinéma de Mann par tous les pores : sa quête, sa traque même de sa némesis, toujours placée sous le signe du mouvement perpétuel (les différents pays traversés pour mettre la main sur le bad guy), du rythme (cette montée en puissance que te propose ce film… dingue!) et de l'opposition à une autre figure intimement liée (ici un pirate qui utilise le code créé par Hathaway ; avant, les deux faces d'une même pièce qu'étaient Pacino et DeNiro dans Heat) font de Hacker l’un des films les plus représentatifs de son auteur et en aucun cas une erreur de parcours comme semblent le croire certains.

Comment en effet voir une erreur dans cette oeuvre d’une beauté ahurissante dans laquelle Michael Mann excelle une fois de plus dans son utilisation de la HD? Où les plans nocturnes de Hong Kong sont sûrement parmi les plus beaux vus sur un grand écran depuis le début de l’année? Et où, encore une fois, le metteur en scène de Miami Vice fait éclater sa science de l’action?

 

Parce que oui, à ce niveau-là et à 72 ans, Mann met à l’amende un bon paquet de réalisateurs.

HACKER - la critique

Les cinéphiles du monde entier ont encore en mémoire la fusillade dantesque de Heat, le final époustouflant du Dernier des Mohicans ou encore l'assaut du chalet dans le mal-aimé Public Enemies... Autant être prévenu tout de suite, Hacker n'est pas en reste. S'il prend son temps pour poser les enjeux et les personnages, le thriller cyber passe la seconde dès le gunfight qui survient à Hong Kong : après avoir fait grimper la sauce en montant en parralèle la traque d'un dangereux gangster par des unités d'élite et les héros qui cherchent à le prendre à revers, Michael Mann laisse finalement parler la poudre... et c'est tout simplement tétanisant. Le son des armes qui crépitent, la sécheresse des raccords et la brutalité avec laquelle les hommes tombent font de cette séquence, magnifiée par la configuration des lieux et la science du cadrage du réalisateur, un véritable morceau de bravoure à voir impérativement sur grand écran!

Ici, pas de caméra qui remue partout pour créer l'illusion du rythme : tout est affaire de composition de plans, de montage... de mise en scène, tout simplement.

De même, Hacker sait gérer son action en évitant d'en faire trop : son propos n'est certes pas d'en faire un film d'action mais le savoir-faire indéniable de Mann aurait pu le pousser à se reposer sur ses acquis et à proposer un enchaînement ininterrompu de fusillades et autres poursuites afin de masquer les coutures parfois visibles de son scénario. Il n'en est heureusement rien et Mann ne cherche aucunement à cacher le vrai côté série B de son film : son récit est simple mais il lui permet justement de développer les thématiques qu'il aborde depuis maintenant plusieurs décennies à travers ses incursions sur le grand ou le petit écran (solitude, détermination du héros à sortir du cadre dans lequel on l'enferme, déshumanisation des conflits...) et les séquences d'action, au nombre de trois dans Hacker ("seulement" serait-on tenté de dire) sont de véritables électrochocs, à la fois pour le spectateur mais aussi pour les personnages principaux dans le sens où elles les remettent toujours dans les rails de leur quête, de leur vérité.

Passée cette première fusillade, une deuxième séquence d'action encore plus sèche et radicale vient définitivement recadrer les enjeux du récit pour la dernière ligne droite du métrage : si Hathaway veut s'en sortir et regagner la liberté qu'il chérit tant (voir la sublime séquence sur le tarmac suivant sa sortie de prison), il va devoir avancer en solo (accompagnée de sa petite amie) et changer les règles du jeu pour faire de la confrontation finale un affrontement physique et non plus virtuel. Par cette fusillade, Mann replace définitivement et de manière dramatique l'humain au centre des enjeux. Cet aspect n'était pas absent auparavant (chez Mann, on dessine les personnages par touches légères, on va à l'épure) mais ici, on nous dit que la guerre des claviers ne peut plus continuer... Et à la partie finale, situé en Indonésie, de faire parler les pulsions basiques, de revenir à l'état sauvage pur... en remontant (littéralement à l'image) le flot humain, tel un écho inversé au plan-séquence initial entièrement numérique. Tout simplement magnifique.

Qui a dit que les films d'action c'était bête et méchant?

 

HACKER - la critique

Virtuosité et beauté de la mise en scène (ces plans magiques sur les néons, les peaux... frissons!), regard pertinent sur les nouvelles formes de conflits qui gangrènent nos sociétés et auxquelles Mann trouve un écho à sa réflexion sur la place de l'être humain ou tout simplement gestion nickel du genre du thriller technologique? Hacker est tout ça à la fois.

Et, comme tous les films de Mann, il y fort à parier que de futures visions permettront d'en faire ressortir bon nombre d'autres richesses.

Donc, un conseil... Non, une exigence même : allez voir Hacker s'il passe par chez vous et soutenez Michael Mann dans sa conception du divertissement populaire : classe et intelligent.

 

HACKER - la critique

Crédits résumé et photos : AlloCiné, Universal Pictures, Legendary Pictures.

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