L'HOMME IRRATIONNEL - la critique

Irrational Man, écrit et réalisé par Woody Allen. Avec Joaquin Phoenix, Emma Stone, Parker Posey, Jamie Blackley. USA - 95mn. Sortie le 14 octobre 2015.

Professeur de philosophie, Abe Lucas est un homme dévasté sur le plan affectif, qui a perdu toute joie de vivre. Il a le sentiment que quoi qu’il ait entrepris - militantisme politique ou enseignement - n’a servi à rien. Peu de temps après son arrivée dans l’université d’une petite ville, Abe entame deux liaisons. D’abord, avec Rita Richards, collègue en manque de compagnie qui compte sur lui pour lui faire oublier son mariage désastreux. Ensuite, avec Jill Pollard, sa meilleure étudiante, qui devient aussi sa meilleure amie. Si Jill est amoureuse de son petit copain Roy, elle trouve irrésistible le tempérament torturé et fantasque d’Abe, comme son passé exotique. Et tandis que les troubles psychologiques de ce dernier s’intensifient, Jill est de plus en plus fascinée par lui. Mais quand elle commence à lui témoigner ses sentiments, il la rejette. C’est alors que le hasard le plus total bouscule le destin de nos personnages dès lors qu’Abe et Jill surprennent la conversation d’un étranger et s’y intéressent tout particulièrement. Après avoir pris une décision cruciale, Abe est de nouveau à même de jouir pleinement de la vie. Mais ce choix déclenche une série d’événements qui le marqueront, lui, Jill et Rita à tout jamais.

L'HOMME IRRATIONNEL - la critique

Ce nouveau film de Woody Allen amène, comme tous les ans, les spectateurs que nous sommes à nous poser la même question : grand cru ou cuvée moyenne?

Si le petit névrosé à lunettes nous réjouit toujours autant par ses dialogues savoureux et sa direction d'acteurs impeccable, il faut tout de même reconnaître que certains des récents opus de sa pléthorique filmographie (tels Melinda et Melinda ou encore Le Rêve de Cassandre) n'ont pas la même saveur que ses plus grands classiques, tels les inoubliables Manhattan, Annie Hall, Radio Days, Meurtre Mystérieux à Manhattan, Coups de feux sur Broadway ​ou le jouissif Match Point. Etude de moeurs, analyse des relations amoureuses et familiales et regard perçant sur l'âme humaine : Woody Allen a clairement fait de son métier de cinéaste un véritable outil psychanalytique, autant pour lui que pour les spectateurs heureux de se voir croqués avec une telle justesse. Cette constance dans les thèmes abordés et le ton apporté a cependant pour effet de faire parfois apparaître les "coutures" du style allenien de manière trop évidente et à gripper quelque peu la machine au point que ses détracteurs y voient encore et toujours le même film, sans cesse répété avec plus ou moins de bonheur selon les années.

Alors, pas (plus) de surprise chez Woody Allen? Le récent et superbe Blue Jasmine prouve pourtant le contraire. Qu'en est-il alors de cet homme irrationnel?

L'HOMME IRRATIONNEL - la critique

Lettres blanches sur fond noir tandis que le bruit de moteur d'une voiture nous berce tranquillement, apparition à l'écran du fantastique Joaquin Phoenix, musique blues-jazz : on est installé dans son fauteuil depuis une minute seulement que la magie de Woody fonctionne déjà. On est bien, on est au chaud et le tempo typique du réalisateur, à savoir une rythmique et une mélodie des mots associées à un montage parfait, nous enveloppe dans un petit cocon dont on ne veut plus sortir. Petits bourgeois, intellectuels qui mangent des salades et qui boivent du bon vin tout en dissertant philosophie, étudiants BCBG, adultère et marivaudages... pas de doute, Allen déroule sa partition à la perfection et les détracteurs y trouveront sans mal un dispositif archi-connu et rebattu. Et ils auront raison. Mais un peu seulement.

Parce qu'il y a, comme toujours diront les afficionados invétérés dont je fais partie, ce petit truc qui fait que l'on marche à fond : le scénario est malin, les acteurs au top (Emma Stone, nouvelle muse du cinéaste, est absolument magnifique), la mise en scène élégante et sautillante et la manière avec laquelle le cinéaste jongle avec les genres et leurs codes est absolument géniale. A la fois comédie de moeurs, comédie romantique et film noir, L'Homme Irrationnel est un petit bonbon, jouissif de drôlerie et de cynisme. Si le Woody cuvée 2015 ne nous renverse pas dans notre siège par son audace, il n'en reste pas moins un exercice parfaitement maîtrisé et dont il serait dommage de se priver tant le regard qu'il porte sur la vie, le hasard et les conséquences des choix que l'on fait est réjouissant au possible.

L'HOMME IRRATIONNEL - la critique

Et puis les détracteurs n'auront aussi qu'un tout petit peu raison car cette sorte de "routine" instaurée par Allen au gré de certaines réalisations, cette impression de ronronnement est au coeur même du dispositif narratif du film, de ce qui définit son personnage principal : la première partie de L'Homme Irrationnel nous amène ainsi à suivre ce professeur de philosophie dépressif, intellectuellement (il n'arrive pas à finir un livre) et sexuellement bloqué (un an sans relation) et qui cherche dans cette nouvelle université un sens à sa vie, un regain d'énergie. Coincé par une réalité sur laquelle il ne semble plus avoir aucune emprise et qui a eu raison de ses idéaux (comme il dit à ses élèves, les préceptes philosophiques qu'il enseigne ne tiennent pas face à la réalité de notre monde), Abe Lucas va trouver la solution à son problème dans l'un des lieux les plus communs qui soit... un diner.

Dans cette scène remarquable de simplicité (ou simplement remarquable?), Woody Allen use d'un simple mouvement d'appareil pour nous faire entrer dans la deuxième partie de son récit. Assis à une banquette d'un diner tout ce qu'il y a de plus classique, Abe et Jill tombent par hasard sur une conversation qui a lieu juste derrière eux et dans laquelle il est fait mention d'un juge peu scrupuleux qui prive une mère de la garde de ses enfants. C'est là que le professeur de philosophie dépressif comprend qu'il peut, par le meurtre de ce juge, reprendre goût à la vie ; un basculement auquel le spectateur participe par le mouvement de caméra (un travelling latéral), extrêmement sobre, que le cinéaste applique à cette séquence. Rien de transcendant là-dedans, on est d'accord : mais la magie opère. Tout simplement.

Comme un petit grain de sable qui vient dérégler la machine, briser la routine et dont on se délecte à l'avance des dégâts qu'il va provoquer.

L'HOMME IRRATIONNEL - la critique

Avec ce pétillant conte noir, ironique et amoral, c'est à un jeu jouissif sur l'amour, la mort et le hasard que se livre Woody Allen. Emmené par les performances enlevées d'un Joaquin Phoenix génial, d'une Emma Stone envoûtante et d'une Parker Posey lumineuse, L'Homme Irrationnel est la petite sucrerie à savourer un dimanche après-midi pluvieux, emmitouflé dans une couverture et un café fumant dans les mains.

Juste à côté d'un exemplaire du New Yorker.

Donc oui, la cuvée 2015 est un grand cru. On attend avec impatience celle de 2016 : comment pourrait-il en être autrement avec des acteurs tels que Steve Carrell, Blake Lively​, Parker Posey ou encore Jesse Eisenberg sous la caméra du grand Woody?

Crédits résumé et photos : AlloCiné, Gravier Productions.

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