LES HUIT SALOPARDS - la critique

The Hateful Eight, écrit et réalisé par Quentin Tarantino. Avec Kurt Russell, Samuel L. Jackson, Jennifer Jason Leigh, Walton Goggins, Tim Roth, Michael Madsen, Bruce Dern, Demian Bichir. USA - 167mn. Sortie le 06 janvier 2016.

Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons. L’un de ces huit salopards n’est pas celui qu’il prétend être ; il y a fort à parier que tout le monde ne sortira pas vivant de l’auberge de Minnie…

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Comme à chaque fois que le réalisateur de Pulp Fiction débarque avec une nouvelle péloche sous le bras, le même phénomène se reproduit : les semaines qui précèdent sont une torture, on se demande où il va nous embarquer, si les comédiens vont péter la classe comme c'est pas permis et s'il va de nouveau nous mitoner des dialogues au petits oignons comme il en a le secret... et puis, inévitablement, on se demande s'il va y arriver avec le même brio qu'auparavant ou si, au contraire, la "machine Tarantino" va commencer à montrer des signes de faiblesse.

Et puis, comme à chaque fois que le réalisateur de Jackie Brown débarque avec une nouvelle péloche sous le bras (j'insiste avec la péloche mais lui aussi, il y tient fermement !), le miracle se produit quand les lumières s'éteignent. Alors non, disons-le clairement d'entrée de jeu, Les Huit Salopards n'est pas le film qui viendrait mettre à mal l'aura de Tarantino : le huitième film de l'ami Quentin est une claque visuelle et narrative jubilatoire qui te fout à terre, tout tremblant d'avoir assisté à un pur moment de cinéma de 167 minutes.

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Par où commencer ? Comment expliquer avec les meilleurs mots possibles l'importance de The Hateful Eight dans une filmographie aussi forte, aussi riche et aussi variée que celle de Tarantino ?

Si la mise en route plutôt chaotique du projet (fuite du scénario menant à l'abandon du film avant de finalement décider de le mettre en boîte) avait de quoi renforcer l'avis des sceptiques qui voyaient déjà une forme de "redite" dans le fait que le metteur en scène d'Inglourious Basterds retourne au western trois ans seulement après l'épique et ambitieux Django Unchained, alors qu'il s'était justement fait une spécialité de sauter d'un genre à l'autre film après film, on a envie de répondre que The Hateful Eight ne constitue en rien une stagnation dans le cinéma de Tarantino, bien au contraire : en prenant une nouvelle fois appui sur l'un des genres mythiques de l'Histoire du cinéma, et véritable "miroir" de l'Histoire américaine, Quentin Tarantino ne fait rien de moins que livrer son film le plus noir, le plus radical.

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Des paysages enneigés qui s'étendent à perte de vue shootés en 70mm... Un lent travelling arrière qui s'éloigne d'une statue du Christ tandis qu'une diligence avance tranquillement et que les crédits s'affichent à l'écran... Le superbe thème d'Ennio Morricone envahit la salle et la pression s'installe, insidieuse, implacable : quelques minutes, c'est tout ce qu'il faut à Quentin Tarantino pour nous accrocher mais surtout pour nous signifier qu'il ne va pas forcément nous emmener là où on l'attend... Parce que Tarantino, malgré ce que peuvent en dire ses détracteurs qui ne voient en lui qu'un simple recycleur d'idées, ne s'est jamais reposé sur ses lauriers et a toujours eu à coeur de proposer des variations au sein de son univers, au sein de ce que certains vilains copieurs ont pris à tort pour une "formule" et qui se sont plantés dans les grandes largeurs en essayant de la reproduire (oui Guy Ritchie, je parle de toi avec ton Revolver ignoble et ton Rock'n Rolla bancal...).

Le style Tarantino ? Des personnages cool, des répliques qui claquent, des références à gogo à la culture populaire, une bande-son en forme de juke-box, une narration virtuose structurée en chapitres... Film somme de ce "cinéma total", Kill Bill (volumes I & II) marquait en 2004 l'aboutissement formel et thématique d'un metteur en scène addict au cinoche sous toutes ses formes. Après la parenthèse Grindhouse avec son excellent Boulevard de la Mort, Quentin Tarantino inaugurait avec Inglourious Basterds un nouveau chapitre de sa filmographie, marqué par un rapport à l'Histoire certes fantasmé mais présent tout de même (ici la Seconde Guerre Mondiale) et y "appliquait" son obsession du cinéma tout puissant en lui donnant le pouvoir de changer l'Histoire, au propre (Hitler est tué) comme au figuré (dans une salle de ciné, grâce à des pellicules qui brûlent).

Cette réécriture se poursuivra dans son film suivant, Django Unchained : au terme d'un récit épique et brillant, le personnage de Django prendra sa revanche sur les esclavagistes d'une manière hautement jouissive et cathartique. En retournant avec Les Huit Salopards vers le western, en situant son histoire quelques années après une guerre civile qui a laissé des traces dans le coeur des américains, Quentin Tarantino continue très clairement dans la veine amorcée par son faux film de commando (Inglourious Basterds) mais dans un style beaucoup plus retenu et concis, dans un aspect "théâtral" revendiqué par la taverne qui sert de refuge aux héros, véritable scène de jeu : et de faire de The Hateful Eight un point d'orgue absolument passionnant à ce nouveau chapitre de sa filmographie... 

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Structure, (quasi) huis clos, personnages en nombre limité : pas de doute, Tarantino revient à une forme d'apparente simplicité, à une forme dégraissée de son cinéma rappelant son premier essai sur grand écran, l'excellent Reservoir Dogs. Sauf que, comme je le disais en introduction, Les Huit Salopards adopte un ton beaucoup plus grave, beaucoup moins "agréable" pour le spectateur et va prendre des détours plutôt inattendus pour un western. Vous me direz, on est chez Tarantino et le sieur sait très bien comment surprendre. 

Alors que la promo s'axait énormément sur un tournage en 70mm, soit le format utilisé dans les années 50 et 60 pour de grandes fresques épiques du type Ben-Hur de William Wyler, La Chute de l'Empire Romain d'Anthony Mann ou bien Karthoum de Basil Dearden, voilà que Tarantino nous sort un western intimiste quasi intégralement situé dans une auberge ! De même, porté par une magnifique partition d'Ennio Morricone rappelant avec bonheur son travail sur des films comme Peur sur la Ville d'Henri Verneuil ou Les Incorruptibles de Brian de Palma, Les Huit Salopards tend plus, au fur et à mesure de sa narration orchestrée avec une précision d'orfèvre, vers le thriller horrifique que le western classique attendu. Et notamment l'un des chefs-d'oeuvre de John Carpenter, à savoir The Thing (1982) et son groupe d'hommes (dont un certain Kurt Russell) coincés en Antarctique et devant faire face à un Mal inconnu...

Et, en se référant également aux codes du whodunit (Agatha Christie et ses Dix petits nègres ou le jeu Cluedo) avec ces personnages cherchant à deviner qui ment, qui cache quoi ou encore en faisant littéralement entendre sa voix au bout de deux heures de métrage en invitant les spectateurs à revenir sur les enjeux précédemment exposés, Quentin Tarantino fait preuve d'une totale et jubilatoire liberté quant à nos attentes vis-à-vis du récit, sans que cela ne fasse jamais "gratuit", bien au contraire. Ces différents apports extérieurs au genre du western ne font qu'enrichir le film : débarrassé en partie et surtout plus que jamais maître des "apparats" cool de son cinéma, Tarantino énonce avec Les Huit Salopards un discours amer quant à son pays (autant au XIXème siècle qu'à l'heure actuelle), une colère qu'on ne lui connaissait pas et dont les échos se faisaient déjà entendre dès les premières notes angoissantes de la partition d'Ennio Morricone  : son western intimiste évoque ainsi de manière plus que frontale les fractures laissées par la Guerre de Sécession, grâce à un groupe d'individus ici représentatifs d'une Amérique encore violemment divisée, elle-même symbolisée par une auberge qui sert de catalyseur à des rancoeurs toujours prêtes à exploser à n'importe quel instant.

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Des rancoeurs exposées par Tarantino dans une première partie anthologique, véritable vitrine à son talent de scénariste et de dialoguiste. Brillants et savoureux, les textes de The Hateful Eight comptent parmi les meilleurs de leur auteur, tout simplement.

Grand sommet de tension, ce premier acte tisse d'une manière incroyable les tenants et les aboutissants d'un récit imprévisible et organise, à la fois par la parole (le discours absolument ahurissant de Samuel L. Jackson à Bruce Dern) et dans l'espace (la délimitation, au sein de l'auberge, d'un Nord et d'un Sud) les antagonismes des différents personnages : en un mot, c'est du grand Art ! Déjà mis en condition par les premiers plans du film et leur accompagnement oppressant (Morricone au top), le spectateur est soumis pendant près d'une heure et demie à un stress de dingue : quelque chose ne tourne pas rond dans cette auberge et, à un moment ou un autre, ça va péter... 

Et quand ça pète, Tarantino ne fait pas les choses à moitié : c'est violent, c'est sale et ça fait mal. Très mal. Véritable explosion de violence physique, comme une réponse à la violence verbale de la première partie, ce dernier acte achève de faire des Huit Salopards une oeuvre d'une profonde et radicale colère. La Guerre de Sécession a beau être finie, les conflits qu'elle portait en son sein sont loin d'être réglés et du sang sera toujours malheureusement versé... Tel un Michael Cimino offrant à l'Amérique un miroir ô combien désagréable quant à sa mythologie dans le définitif La Porte du Paradis, Quentin Tarantino renvoie à son pays son racisme, sa violence latente et son illusoire solidité (la lettre de Lincoln) avec une force incroyable.

Emmené par des comédiens prodigieux qui savent rendre à Tarantino le formidable matériau qu'il leur offre (Samuel L. Jackson et Walton Goggins sont impériaux), magnifiquement photographié et sachant utiliser à merveille la largeur des cadres (tout peut arriver, à n'importe quel moment dans ce lieu d'apparence étriqué), The Hateful Eight se révèle être un prodigieux western épiquo-intimiste, théâtral, dérangeant (l'opposition entre justice et loi trouve une réponse sacrément amère) et formellement brillant : le réalisateur de Kill Bill continue de s'affirmer avec fougue comme un des plus formidables conteurs du cinéma. 

 

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Crédits photos et résumé : SND, The Weinstein Company, AlloCiné.

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