Michael Cimino et Robert De Niro sur le tournage de "Voyage au bout de l'enfer"

Michael Cimino et Robert De Niro sur le tournage de "Voyage au bout de l'enfer"

Des centaines de nouveaux films sortent chaque année. Certains nous touchent, nous émeuvent, nous passionnent. Il en est de même pour ceux qui les mettent en scène : qu'il s'agisse de vieux briscards ajoutant une nouvelle oeuvre à leur filmographie ou de jeunes premiers bien décidés à laisser une trace dans l'Histoire du Cinéma, on fait le compte tous les ans des noms qui nous ont marqués, scotchés ou fait vibrer.

Mais il reste toujours les éternels. Ceux qui ne bougent pas, qui sont des repères dans cette passion dévorante que peut être le 7ème Art (ou la musique, la peinture, la littérature) et qui, film après film, nous ont aidés à forger notre cinéphilie. Ces éternels ont marqué notre histoire, notre intimité à jamais et la simple évocation de leur nom ou d'une de leurs œuvres suffit à réveiller en nous des sensations, des émotions si fortes qu'il paraît parfois impossible de les expliquer.

J'ai appris hier soir, tard, la mort de Michael Cimino. Et je ne m'en remets pas.

Certains trouveront ces mots excessifs, disproportionnés : peut-être auront-ils raison au fond. N'est-ce pas manquer de pondération que de parler ainsi d'un metteur en scène ? N'est-il pas...

En fait, non. Ils ont tort. La passion a de cela formidable qu'elle peut, qu'elle doit être déraisonnable. Et pour parler d'un réalisateur de la trempe d'un Michael Cimino, un metteur en scène pour lequel le terme "démesure" semble encore trop faible, c'est le coeur qui doit parler.

"La Porte du Paradis" (1980)

"La Porte du Paradis" (1980)

Je ne vous ferai donc pas ici un résumé de la page Wikipedia de Michael Cimino : parce que ce n'est pas le but et parce que vous pouvez y aller par vous-même. Ces quelques lignes en hommage au réalisateur de L'Année du Dragon sont avant tout une affaire de ressenti, d'émotion : la tristesse de dire adieu à un metteur en scène qui, en imprimant sur pellicule quelques-uns des plus beaux plans du cinéma, aura laissé sur moi une empreinte comme quasiment personne d'autre avant lui.

J'ai été obsédé par le personnage de Michael Cimino, par sa filmographie, son aura.

Et je le suis toujours. 

Son premier film Le Canardeur avec Clint Eastwood (et pour lequel il avait déjà écrit Magnum Force) et Jeff Bridges, formidable road movie où l'amour de Cimino pour les grands espaces, et pour l'Amérique tout simplement, transparaît sur chaque photogramme. Voyage au bout de l'enfer, sa fresque monumentale sur l'avant, le pendant et l'après Viêt Nam portée par un Robert De Niro époustouflant et parsemée de moments à jamais marqués dans les esprits, telle l'inoubliable et truaumatisante séquence de la roulette russe : deuxième réalisation seulement, cinq Oscars et les clés d'Hollywood. 

Un succès dont personne ne sortira indemne. 

Michael Cimino sur le tournage de "La Porte du Paradis"

Michael Cimino sur le tournage de "La Porte du Paradis"

Son film suivant, La Porte du Paradis, finira d'écrire sa légende : celle qui fera de lui un réalisateur maudit, responsable de la faillite d'un studio et de la fin d'un des mouvements artistiques les plus passionnants du cinéma, le Nouvel Hollywood. Le réalisateur ne se relèvera pas de cet échec public et critique absolu, l'homme non plus. 

Il m'a fallu beaucoup de temps pour en découvrir la version longue, la seule qui compte. Celle qui fait 3h30 et qui cloue au siège. Si Voyage au bout de l'enfer avait été un choc, si L'Année du Dragon compte parmi ce que le polar US a fait de mieux dans les années 80 (avec le Police Fédérale Los Angeles de William Friedkin), rien ne m'avait préparé à La Porte du Paradis : sa mise en scène d'une beauté absolue, sa photographie somptueuse, sa musique d'une mélancolie et d'une force rares, ses acteurs grandioses (Kris Kristofferson, Isabelle Huppert et Christopher Walken), son questionnement implacable des mythes fondateurs des Etats-Unis... Un choc comme je n'en ai vécu que très rarement et qui me hante toujours à l'heure actuelle. 

Avoir vu ce chef-d'oeuvre sur un grand écran fin 2013 (lors de sa ressortie en version intégrale et restaurée) compte parmi mes plus grands moments de cinéma, tout simplement.

J'oserai parler d'expérience : sensorielle, sentimentale. Inoubliable aussi. Intense.

Mickey Rourke dans "L'Année du Dragon" (1985)

Mickey Rourke dans "L'Année du Dragon" (1985)

Les derniers films de Michael Cimino, à savoir Le Sicilien (1987), Desperate Hours (1990) et Sunchaser (1996), n'ont pas (ou que très brièvement) retrouvé la grâce absolue des deux sommets que représentent Voyage au bout de l'enfer et La Porte du Paradis et, mis à part un sketch de quelques minutes, le metteur en scène n'avait pas retouché une caméra depuis 20 ans.

Et dire que j'aurai aimé vivre ce qu'avaient pu ressentir les cinéphiles attendant des nouvelles de Terrence Malick qui, deux décennies après Les Moissons du ciel, était revenu en 1998 avec son magnifique La Ligne Rouge serait un doux euphémisme. J'aurai aimé le retour en grâce de cet auteur hors norme, bafoué, détruit par une industrie qui ne lui a jamais pardonné sa démesure et un pays qui n'a pas supporté le miroir qu'il lui tendait via son crépusculaire western...

Je m'en vais de ce pas relire le magnifique livre de Jean-Baptiste Thoret, Michael Cimino :  Les voix perdues de l'Amérique tout en écoutant la sublime bande originale qu'avait concocté David Mansfield pour La Porte du Paradis.

Et il n'est pas impossible que je pleure.

Michael Cimino et Clint Eastwood sur le tournage du "Canardeur" (1974)

Michael Cimino et Clint Eastwood sur le tournage du "Canardeur" (1974)

Crédits photos : United Artists, MGM, Universal Pictures.

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