TU NE TUERAS POINT - la critique

Hacksaw Ridge, écrit par Andrew Knight et Robert Schenkkan. Réalisé par Mel Gibson. Avec Andrew Garfield, Luke Tracey, Sam Worthington, Teresa Palmer, Vince Vaughn, Hugo Weaving, Rachel Griffiths. USA/Australie - 131 mn. Sortie le 9 novembre 2016.

Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, Desmond, un jeune américain, s’est retrouvé confronté à un dilemme : comme n’importe lequel de ses compatriotes, il voulait servir son pays, mais la violence était incompatible avec ses croyances et ses principes moraux. Il s’opposait ne serait-ce qu’à tenir une arme et refusait d’autant plus de tuer.
Il s’engagea tout de même dans l’infanterie comme médecin. Son refus d’infléchir ses convictions lui valut d’être rudement mené par ses camarades et sa hiérarchie, mais c’est armé de sa seule foi qu’il est entré dans l’enfer de la guerre pour en devenir l’un des plus grands héros. Lors de la bataille d’Okinawa sur l’imprenable falaise de Maeda, il a réussi à sauver des dizaines de vies seul sous le feu de l’ennemi, ramenant en sureté, du champ de bataille, un à un les soldats blessés.

TU NE TUERAS POINT - la critique

Dix ans.

Il aura fallu attendre dix ans avant que Mel Gibson ne retourne derrière une caméra. Et on ne va pas se mentir : c'était beaucoup trop long. Blacklisté à Hollywood suite à ses problèmes d'alcool et à ses déclarations antisémites, fragilisé par les controverses nées suite aux sorties de ses deux précédentes oeuvres (La Passion du Christ, Apocalypto), l'interprète du célèbre Mad Max a vécu une longue traversée du désert dont on ne pensait pas qu'il se relèverait avec une telle maestria... On le voyait déjà obligé de se farcir un autre nanar de Robert Rodriguez (Machete Kills) ou diverses séries B indignes de son immense talent (Expendables 3) pour survivre, cloué au pilori d'une industrie hollywoodienne qui ne pardonne pas facilement les errements et les manquements de ses vedettes. 

Quelle erreur ! Nanti d'un budget de 40 millions de dollars, Mel Gibson repasse derrière la caméra et livre l'un des plus grands films de 2016. Rien que ça.

TU NE TUERAS POINT - la critique

On dit souvent qu'un artiste met toujours un peu de lui-même dans chaque oeuvre qu'il aborde, consciemment ou inconsciemment. Au vu du parcours de Desmond Doss et des parallèles qui peuvent être faits avec celui de Mel Gibson (le rapport très difficile au père, la lutte perpétuelle contre leurs démons), il apparaîtrait intéressant et pertinent de lire le film de ce strict point de vue "intime". Ce serait pourtant (et peut-être paradoxalement) ne pas rendre pleinement justice à Hacksaw Ridge, et ce en tant que pur objet filmique : parce que oui, Tu ne tueras point est un film de guerre incroyable, comme on en a très rarement (jamais ?) vu sur un écran. En ne voyant dans Tu ne tueras point qu'une sorte de d'"acte de pénitence" destiné à retrouver les grâces d'Hollywood, ce serait également nier à quel point le film est tout simplement une nouvelle pierre à l'édifice d'une filmographie en tous points remarquable et fascinante. Donc oui, on peut y voir en filigrane un film "sur" Mel Gibson... mais c'est surtout un film "de" Mel Gibson.

Et un putain de bon !

TU NE TUERAS POINT - la critique

Totalement à contre-courant des divertissements aseptisés et impersonnels qui hantent nos écrans de cinéma (le fadasse Doctor Strange en est un des plus récents exemples...), Tu ne tueras point nous embarque au sein d'un voyage dont on ne ressort pas indemne. 

Nourri, que dis-je, irrigué par les thèmes qui ont forgé le cinéma de Gibson au fil des ses précédentes réalisations (le parcours christique d'un individu face à un oppresseur, l'extrême violence, la foi comme force morale et triomphante, la posture du guerrier), Hacksaw Ridge offre au spectateur une narration qu'un regard cynique aura tôt fait de juger trop scolaire : en effet, en découpant son film en deux parties, à savoir un segment consacré à la vie avant la guerre et à l'entraînement puis un deuxième qui voit les personnages sur le front, Mel Gibson se frotte à une structure narrative éprouvée et qui a déjà fait ses preuves dans des métrages tels que Full Metal Jacket de Stanley Kubrick, Le Maître de Guerre de Clint Eastwood ou bien encore la série Band of Brothers produite pas Steven Spielberg et Tom Hanks pour HBO. On pourrait trouver cela facile et/ou paresseux : il n'en est rien tant cette "dualité" entre une première partie totalement ancrée dans l'âge d'or hollywoodien (avec ses couleurs chatoyantes et son récit purement premier degré amenant le spectateur à s'identifier au héros) et une deuxième partie sauvage et incroyablement brutale, qui propose un véritable voyage au bout de l'enfer marqué par les hurlements et les corps déchiquetés, se veut comme un écho à la dualité du personnage de Desmond Doss.

Sans ces deux premiers actes plus calmes qui constituent la première partie du métrage, nécessaires dans la construction psychologique du personnage et l'illustration de son tiraillement entre sa foi et ce qu'on lui ordonne de faire, l'intensité des images de guerre que Mel Gibson nous envoie littéralement en pleine figure aurait certainement été amoindrie. Cette construction rend ainsi d'autant plus fort le basculement dans l'horreur qui est opéré lors de la deuxième partie du métrage : après nous avoir montré une vision "pure" (premier degré donc) de l'honneur, de l'amour et du devoir dans un récit qu'on croirait issu d'une bande des années 50 (et qui reflète l'état d'esprit de ces jeunes dont on va faire de la chair à canon), la plongée dans l'effroi et le cauchemar n'en est que plus estomaquante. L'horreur nous attrape par le col, sans possibilité de recul, au propre comme au figuré.

 

TU NE TUERAS POINT - la critique

Parlons-en un peu de cette partie "guerre" : tout bonnement prodigieuse. Si Braveheart et Apocalypto avaient bien démontré une chose, c'est que Mel Gibson savait tenir une caméra et emballer des séquences d'action estomaquantes et immersives (on se souvient tous avec émotion du raid vengeur de William Wallace après la mort de son épouse...). Tu ne tueras point vient enfoncer le clou et confirmer que l'interprète de Mad Max n'a absolument rien perdu de sa superbe. C'est bien simple : je ne me rappelle pas avoir vu un morceau de cinoche comme celui-là depuis bien bien longtemps (je pense à l'inoubliable Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg et au sous-estimé Windtalkers de John Woo). Corps démembrés et/ou déchiquetés, chairs putréfiées dévorées par les rats, explosions dans tous les coins, mitrailleuses qui ne s'arrêtent jamais, cris de panique et de douleur, déluge de feu... au gré d'une mise en scène ahurissante de maîtrise, Gibson nous plonge viscéralement dans un pur morceau de barbarie, jouant là aussi sur une autre dualité : celle du spectateur secoué et tremblant devant tant d'horreurs mais qui ne peut s'empêcher de jubiler devant un film de guerre aussi impressionnant et colossal...

Et c'est dans ce carnage, dans ce moment où toute humanité semble avoir disparu, que la bravoure d'un homme guidé par sa foi va apporter un peu de lumière sur ce carnage, cette noirceur sans nom : ce ne serait pas une histoire vraie qu'on aurait du mal à y croire... et pourtant si. Porté par ses valeurs, Desmond Doss (très bon Andrew Garfield) va donc accomplir l'impossible et sauver le plus de vies possible : il va,  telle la figure christique qu'en fait Mel Gibson et qui ne manquera pas d'agacer certaines personnes, s'accomplir dans la violence et le sacrifice.

Se révéler.

Comme tous les héros "gibsoniens" en somme. 

TU NE TUERAS POINT - la critique

Crédits photos et résumé : Summit Entertainment, AlloCiné.

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