LA LA LAND - la critique

La La Land, écrit et réalisé par Damien Chazelle. Avec Ryan Gosling, Emma Stone, John Legend, Rosemarie DeWitt. USA - 128 mn. Sortie le 25 janvier 2017.

Au cœur de Los Angeles, une actrice en devenir prénommée Mia sert des cafés entre deux auditions. De son côté, Sebastian, passionné de jazz, joue du piano dans des clubs miteux pour assurer sa subsistance. Tous deux sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent… Le destin va réunir ces doux rêveurs, mais leur coup de foudre résistera-t-il aux tentations, aux déceptions, et à la vie trépidante d’Hollywood ?

LA LA LAND - la critique

Depuis des mois, la pression monte : un film va nous faire chavirer. Impossible de le détester, impossible de ne pas tomber amoureux de la nouvelle pépite signée Damien Chazelle. Depuis sa présentation triomphale à Venise ou bien encore à Toronto, on nous promet qu'on va sortir de la salle en sifflotant et avec la furieuse envie d'esquisser des pas de danse sur le parking du cinéma. À survendre ainsi La La Land, le risque était grand qu'on en reparte déçu et dépité, aigri de s'être encore fait avoir par des retours critiques qui célèbrent "le film de l'année" chaque semaine. Et bien, pas cette fois : sublime de la première à la dernière image, magique de la première à la dernière note, La La Land est un spectacle incroyable, mélancolique, euphorisant, entêtant... Les synonymes manquent. Les mots, tout simplement, manquent.

Parce qu'il n'est pas sûr qu'on puisse rendre compte de la puissance incroyable du film de Damien Chazelle, de sa beauté, de sa majesté en quelques lignes.

Mais bon, on va quand même essayer.

LA LA LAND - la critique

Pari assez fou et risqué que celui de La La Land. Pensez donc : ressusciter l'âge d'or de la comédie musicale hollywoodienne, celui où Gene Kelly, Cyd Charisse, Ginger Rogers et Fred Astaire nous faisaient rêver à grands coups de mélodies et de chorégraphies inoubliables, à notre époque ! Une époque où les super-héros sont les rois du box-office, où les suites/remakes/franchises squattent les salles en laissant toute trace d'originalité aux vestiaires... Et pourtant, pour son troisième film, et à trente-deux ans seulement, Damien Chazelle prend les paris... et réussit au-delà de toute espérance : totalement fou dans sa mise en scène, porté par des comédiens au charisme renversant et ponctué de numéros musicaux instantanément cultes, La La Land est un pur bonheur comme on en voit trop peu sur les écrans, une déclaration d'amour à un genre tombé en désuétude et une déclaration d'amour, tout court, au cinéma. 

Et quelle déclaration !

Dès les premières secondes, qui alternent les logos des différents studios de production en version "oldie" et qui voient l'écran s'élargir pour afficher avec une fierté et une délectation palpable un énorme "Presented in CinemaScope", on est séduit. Un truc est en train de se passer et on est prêt à signer le pacte que Chazelle nous tend. Les minutes qui suivent sont amenées à rentrer dans la légende : au milieu d'un embouteillage sur une autoroute de Los Angeles, des hommes et des femmes sortent de leurs voitures et se mettent à chanter et à danser dans un numéro tout bonnement ébouriffant. Orchestré à la perfection, enchaînant avec une aisance de dingue les mouvements de caméra virtuoses, ce plan-séquence (!!) laisse le spectateur totalement fou de bonheur : la magie est là, palpable. Avec sa caméra virevoltante, sa chorégraphie endiablée et ses couleurs chatoyantes et enchanteresses, Damien Chazelle nous ramène aux grandes heures des classiques de l'âge d'or hollywoodien (et du cinéma de Jacques Demy) avec une maestria incroyable. Le sourire aux lèvres, on se dit qu'on en a encore pour deux heures... La La Land, expression signifiant "être ailleurs", "avoir la tête dans les nuages", vient de nous ouvrir ses portes : impossible de refuser l'invitation, impossible de dire non au voyage vers le cinéma d'hier, cet Hollywood pétillant et joyeux, auquel nous convie le jeune prodige.

Chantons sous la pluie, Les Demoiselles de Rochefort, West Side Story, La Fureur de vivreBoogie Nights, Un Américain à Paris : en 128 minutes, le spectateur (cinéphile averti ou non) aura tôt fait de voir les emprunts (directs ou indirects) que fait Damien Chazelle, les liens qu'il tisse entre La La Land et les classiques d'antan... au risque de trouver tout cela un peu vain et prétentieux ? 

Non, jamais.

Parce que le metteur en scène du déjà remarquable Whiplash filme avec une énergie folle, une telle envie de cinéma, une telle croyance dans le médium qu'on ne peut rester insensible. Le rythme de la mise en scène, la grâce incroyable des cadres, l'ahurissant travail sur les couleurs et les lumières, la perfection du montage font de La La Land un pur régal, une oeuvre dont on peine à croire qu'on ne fait que la découvrir et dont on se délecte déjà de pouvoir s'y replonger à loisir. Et si ce regard vers le passé, vers un Hollywood de l'illusion et du Technicolor, ne sonne jamais creux et vain, c'est parce qu'il s'accompagne d'une réflexion pertinente, touchante et amère sur les affres de la création artistique, des compromis nécessaires et des rêves qui nous guident. 

LA LA LAND - la critique

Parce que limiter La La Land à sa virtuosité technique ne serait pas lui rendre justice : derrière l'hommage formel à la quintessence d'un cinéma de l'émerveillement et du factice, il y a la réalité. Et lorsque celle-ci prend le pas sur l'illusion, sur la nostalgie d'un passé révolu, on peut y laisser des plumes. En nous amenant à suivre dans une première partie absolument majestueuse les envies de création et de reconnaissance de Mia et de Sebastian, elle veut devenir comédienne tandis que lui aspire à ouvroir un club de jazz, Damien Chazelle rend un vibrant hommage à ceux qui croient, qui rêvent. Mais, dans cette "City of Stars" bourrée de gens cherchant à partager leur amour de l'Art, à vivre de et à travers l'exercice artistique, le quotidien vient parfois malheureusement se heurter à l'illusion dans laquelle on aimerait tant se bercer indéfiniment.

À une Mia qui vénère le cinéma classique (elle arbore une affiche géante d'Ingmar Bergman dans son salon) et qui rêve d'y trouver sa place en enchaînant les castings, la deuxième partie de La La Land répondra par l'amertume, la désillusion. Même son de cloche pour un Sebastian obsédé par la pureté du jazz, par la puissance de cette musique que plus personne ne prend vraiment la peine d'apprécier : les compromis et les "détours" auront raison de cet "enracinement" dans le passé, de cet amour inconditionnel d'un temps idéalisé. Ce douloureux retour au réel est un vrai crève-coeur et surprend : la première partie nous avait embarqué avec brio dans un hommage vibrant et pétillant aux musicals des années 50 et 60, la deuxième vient nous rappeler que nous sommes dans la cité de l'illusion, ce La La Land fantasmé dont le vernis vient parfois à craquer et révèle une réalité que "ceux qui rêvent" ne sont pas toujours prêts à voir. Et, sans en dévoiler les tenants et aboutissants, c'est une "simple" séquence de dialogue qui viendra entériner ce moment de vraie bascule, une séquence quasiment sans musique et, surtout, filmée en champ/contre champ : soit l'un des procédés de mise en scène les plus "plats", simples qu'on puisse voir sur un écran... bien loin donc de la virtuosité technique dont Chazelle nous a gratifié depuis le début, loin des chorégraphies incroyables en plan-séquences, loin des panoramiques filés qui lui sont chers.

Une manière de bien nous signifier qu'après s'être envolé vers les étoiles (littéralement, dans une séquence magnifique à l'Observatoire Griffith), il est temps de redescendre. 

LA LA LAND - la critique

Et de voir ainsi La La Land plonger dans une mélancolie que l'on ne pensait pas trouver dans ce qu'on avait un peu trop rapidement perçu comme une comédie romantique musicale, pétillante et colorée, voire inoffensive : pourtant, comme dans Whiplash auparavant, Damien Chazelle interroge l'artiste, sa solitude, ses doutes, ses angoisses, les sacrifices nécessaires pour vivre de sa passion...

Et ce final ! Dans un ballet musical somptueux et divinement millennien (et notamment son Américain à Paris), où explosent les couleurs et les  mouvements de caméra renversants, Damien Chazelle nous fait traverser tout un spectre d'émotions avec une grâce et un rythme tout bonnement étourdissants. Là non plus, impossible de dévoiler quoi que ce soit sous peine de gâcher ce très très grand moment de cinéma célébrant l'amour (vrai et sublimé), la mélancolie, l'amertume, la joie avec une puissance prodigieuse. On en ressort bouleversé, un sourire aux lèvres et les larmes aux yeux : il n'est pas interdit de rêver. Il ne faut surtout pas s'arrêter de rêver.

Car, comme le chante Mia : "Here's to the fools who dream / Crazy, as they may seem". 

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Porté par des interprètes en état de grâce (Ryan Gosling est d'une classe affolante tandis qu'Emma Stone, pétillante et charmante, y est à tomber), une B.O. (musiques de Justin Hurwitz et textes de Benj Pasek et Justin Paul) magistrale et entêtante, une mise en scène euphorisante et d'une maîtrise remarquable, La La Land est bien l'événement cinématographique de ce début d'année, n'ayez aucun doute là-dessus. Ne jouez pas les blasés et laissez vous embarquer...

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Crédits photos et résumé : SND, AlloCiné.

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