SPLIT - la critique

Split, écrit et réalisé par M. Night Shyamalan. Avec James McAvoy, Anya Taylor-Joy. USA - 117 mn. Sortie le 22 février 2017.

Kevin a déjà révélé 23 personnalités, avec des attributs physiques différents pour chacune, à sa psychiatre dévouée, la docteure Fletcher, mais l’une d’elles reste enfouie au plus profond de lui. Elle va bientôt se manifester et prendre le pas sur toutes les autres. Poussé à kidnapper trois adolescentes, dont la jeune Casey, aussi déterminée que perspicace, Kevin devient dans son âme et sa chair, le foyer d’une guerre que se livrent ses multiples personnalités, alors que les divisions qui régnaient jusqu’alors dans son subconscient volent en éclats.

SPLIT - la critique

Après les déconvenues, tant au niveau critique que commercial, que furent La Jeune Fille de l'Eau, Phénomènes, Le Dernier Maître de l'Air et After Earth, M. Night Shyamalan opérait en 2015 un retour inespéré vers le succès avec The Visit. Alors qu'on ne donnait pas forcément cher de sa peau en le voyant s'associer avec Jason Blum, producteur capable du meilleur (Insidious, Dark Skies) mais également du pire (Paranormal Activity, Ouija), ce petit film d'horreur malin et sacrément efficace avait pourtant permis au réalisateur autrefois encensé par Hollywood de retrouver son mojo et d'opérer une renaissance sacrément enthousiasmante. Toujours sous l'égide de Blum, le voilà qui revient déjà avec son nouveau film, Split.

Alors... Shyamalan de nouveau maître du monde ?

SPLIT - la critique

Les premiers instants ne laissent aucun doute : oui, le  M. Night Shyamalan du début des années 2000 est bel et bien de retour. Et dans une forme olympique. 

Science du cadre et du découpage, rythme et gestion de l'espace, l'ouverture de Split est un petit bijou de mise en scène et plonge directement le spectateur dans le bain : en quelques minutes, l'écho du Shyamalan des grands jours, c'est-à-dire celui de Signes ou encore d'Incassable, se fait entendre et nous prouve qu'il en a encore sous le pied.

Du premier plan, un travelling compensé qui nous présente la jeune Casey comme différente, à part du groupe dans lequel elle évolue, à la séquence de l'enlèvement proprement dite où le jeu sur le champ et le hors-champ est absolument jubilatoire, M. Night Shyamalan fait preuve d'une maîtrise hallucinante et donne d'emblée à son concept ultra-excitant de pure série B (rien de péjoratif dans ce terme) des atours élégants et signifiants qu'on pensait disparus (ou du moins bien enfouis) de son cinéma. Il y croit et, de fait, on y croit.

Parce que pour le metteur en scène de Sixième Sens, un plan, un mouvement de caméra, ça veut dire beaucoup : faisant partie d'une espèce malheureusement en voie de disparition, celle des réalisateurs pour qui le cinéma est avant tout l'Art de l'image, Shyamalan ne fait rien d'autre qu'appliquer, justement, l'expression "les images parlent d'elles-même". En isolant ainsi Casey de ses deux amies dès le plan d'ouverture et dès lors que James McAvoy pénètre dans la voiture pour les enlever, le metteur ne fait rien d'autre qu'exposer l'une des thématiques de son récit : la différence, la fracture.

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Cette thématique est essentielle dans le cinéma de Shyamalan : chez lui, tous ses personnages ont une blessure, un trauma qui les éloigne des autres et de leur supposée normalité. Et, de Sixième Sens à After Earth, en passant par Signes ou Incassable, c'est en faisant face à ce traumatisme (admettre sa propre mort, endosser la responsabilité d'être un super-héros...) que les héros se révèlent et peuvent enfin pleinement avancer. En acceptant ce qu'ils sont, tout simplement.

Dans Split, le réalisateur prend à bras le corps ce problème de l'acceptation de soi et l'emmène, par le biais de son thriller schizophrène, à des hauteurs proprement jouissives. Car, comme il l'avait déjà fait dans ce qui reste à l'heure actuelle comme son chef-d'oeuvre indiscutable Incassable, Shyamalan construit ce récit de "révélation de soi" comme sous l'effet d'un miroir. Dans Unbreakable, le personnage incarné par Samuel L. Jackson, atteint de la maladie des os de verre, permettait à celui joué par Bruce Willis de se révéler en tant que super-héros "incassable", là où la narration permettait aux deux personnages de s'affirmer (et de s'accepter comme les deux exacts opposés (la noirceur/la lumière) : et Split d'utiliser également les progressions respectives de Kevin et de Casey comme des révélateurs mutuels.

Des flashbacks extrêmement dérangeants mettant progressivement en lumière le trauma de la jeune fille à la lente et douloureuse naissance de la 24ème personnalité de Kevin, la Bête, elle-aussi tributaire d'une "lésion" liée a l'enfance, c'est au final deux personnages semblables, car blessés, qui se retrouvent face-à-face dans un final d'une profondeur assez rare dans une production Blumhouse. En effet, si le dernier acte joue à fond, et avec délectation (c'est aussi ce qu'on attend d'un thriller comme celui-là), le jeu de la course-poursuite dans les dédales souterrains, c'est pour mieux au final amener les personnages à se révéler : si Casey remonte ce labyrinthe, c'est certes pour échapper à Kevin mais également pour enfin, en dévoilant littéralement ses blessures (les scarifications), accepter la lésion qui a toujours fait d'elle un être à part et meurtri... et se trouver ainsi un point commun avec son ravisseur. Comme il le dit lui-même : "You are different from the rest. Your heart is pure ! The broken are the more evolved." 

Les brisés sont les plus évolués... Une phrase qui relie donc les deux personnages mais qui marque également une rupture : elle permet à Kevin d'embrasser pleinement sa noirceur, de laisser la Bête prendre le dessus mais elle "autorise" par contre Casey à enfin évacuer sa culpabilité. Le regard plein d'ambiguïté qu'elle lance à la fin du film en dit d'ailleurs long sur l'évolution du cinéma de Shyamalan : là où dans ses précédents travaux, l'acceptation du traumatisme amenait à la guérison, la fin de Split traduit un regard où l'optimisme a moins sa place. On attend avec impatience de voir où cette métamorphose du cinéaste nous emmènera !

 

SPLIT - la critique

Mis en scène avec un brio stupéfiant (le montage, les cadrages et les mouvements de caméra démontrent que M. Night Shyamalan reste encore aujourd'hui comme un des réalisateurs qui maîtrise le mieux l'outil cinématographique), riche d'un sous-texte passionnant et d'une efficacité redoutable dans son rythme et sa narration, Split est une série B stimulante, audacieuse et jouissive de bout en bout. Le cinéaste y réinvestit ses thèmes de prédilection (la différence, l'enfance, la foi - qu'elle soit au coeur du récit où on est ce en quoi on croit ou qu'elle soit dans le regard du spectateur vis-à-vis de la réalisation même de Shyamalan) et démontre que le passage par des productions aux budgets plus modestes (via Blumhouse Productions) a eu un effet sacrément bénéfique sur son inventivité et sa capacité à se renouveler.

Impossible non plus de ne pas mentionner les interprétations de James McAvoy et d'Anya Taylor-Joy, absolument renversantes. À la fois fragile et forte, la jeune comédienne, déjà épatante dans The Witch, est incroyable d'intensité et rend parfaitement justice à l'un des plus beaux personnages féminins écrits par Shyamalan. Et que dire de McAvoy ?.. Les mots manquent tant il est stupéfiant : capable de passer d'une personnalité à l'autre en une fraction de seconde, par la grâce d'un sourire ou d'une variation dans le regard, le comédien bouffe l'écran par la virtuosité de son jeu, à la fois angoissant et fascinant. Du très très grand Art.

Enfin, sans spoiler le final rassurez-vous, Split offre dans ses dernières secondes une ouverture remarquable et audacieuse à l'univers de M. Night Shyamalan : ou comment faire la nique à un procédé narratif devenu une habitude dans le cinéma populaire actuel, malheureusement totalement dépourvu de portée. Et chez le metteur en scène de Signes, la portée est bel et bien là.

Ainsi que les promesses, follement excitantes.

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