Dunkirk, écrit et réalisé par Christopher Nolan. Avec Fionn Whitehead, Tom Glynn-Carney, Jack Lowden, Harry Styles, Aneurin Barnard, James D'Arcy, Barry Keoghan, Kenneth Branagh, Mark Rylance, Tom Hardy, Cillian Murphy. Royaume-Uni / USA / France / Pays Bas - 107 mn. Sortie le 19 juillet 2017.

Le récit de la fameuse évacuation des troupes alliées de Dunkerque en mai 1940.

 

De nouveau la claque, la baffe, comme en 2014.

 

Bouleversé... Exténué... On ne ressort tout simplement pas indemne de la dernière claque cinématographique proposée par le génial Christopher Nolan. Comme à son habitude, le metteur en scène britannique plonge à corps perdu dans un nouveau genre (ici le film de guerre) et nous donne à voir quelque chose d'inédit, nous donne à ressentir, littéralement, ce crescendo dramatique qu'est Dunkerque avec une intensité comme on n'en avait pas eue depuis très longtemps.

Superproductions sans âme déroulant avec paresse les fils d'intrigues génériques, effets spéciaux tenant lieu de seuls critères de réussite, histoires étirées en longueur jusqu'à plus soif et seulement là pour mettre en place le film suivant dans cette logique de franchise qui parasite le cinéma hollywoodien depuis maintenant pas mal d'années... non, pas de doute, le fan de blockbusters audacieux avait de quoi tirer la gueule et voyait ses dernières incursions dans les salles obscures se teinter d'un terrible désespoir : Suicide Squad, Captain America - Civil War, Doctor Strange, La Momie, Spider-Man : Homecoming... au mieux, des divertissements passables et vite oubliés, au pire, des purges. Et puis débarque Dunkerque : de nouveau la claque, la baffe, comme en 2014.

 

Titanesque et audacieux, Dunkerque emporte tout sur son passage.

 

Terre qui se meurt, trous noirs, trous de ver, relativité du temps, filiation, galaxies éloignées... Il y a trois ans de cela, Christopher Nolan nous offrait en effet l'une des expériences cinématographiques les plus éblouissantes vue sur un écran depuis bien longtemps avec son magistral Interstellar, film-somme incroyable de maîtrise et de profondeur, où les émotions se trouvaient magnifiées via un script et une mise en scène d'une ampleur et d'une majesté hallucinantes. Force est de constater que le metteur en scène de la trilogie The Dark Knight vient une nouvelle fois de franchir un palier : titanesque et audacieux, Dunkerque emporte tout sur son passage. Et s'il risque sans aucun doute, par certains choix radicaux dont nous reparlerons un peu plus tard, la rupture avec certains spectateurs, il apparaît impossible de nier le caractère totalement fou que représente ce projet dans l'industrie hollywoodienne actuelle.

Spécialiste des films aux concepts forts (voir et revoir Memento, Inception ou le trop souvent oublié Le Prestige pour s'en convaincre), au prix d'une émotion qu'il avait parfois du mal à véhiculer à travers des films souvent taxés de cérébraux et froids, grand maniaque de l'image, du contrôle voulu sur le spectateur, Christopher Nolan livre avec Dunkerque un film d'une incroyable épure : un récit ramassé en 107 petites minutes, des dialogues réduits au strict minimum, des personnages dont on sait quasiment rien et un scénario d'une simplicité aussi sèche que virtuose. Mais, pour autant dégraissé qu'il soit, le style nolanien ne perd en rien de sa singularité et de son incroyable puissance : c'est bien simple, des premières secondes du métrage jusqu'au dernier plan, Dunkerque nous attrape, nous agrippe même et ne nous lâche plus. L'expression peut paraître galvaudée tant on l'emploie parfois un peut trop hâtivement mais ce dixième film de Christopher Nolan est une expérience de cinéma totale, vraiment. Une semaine après, des images me hantent toujours, le score de Hans Zimmer résonne encore encore dans mes oreilles et le ressenti vécu dans la salle obscure ne s'est aucunement estompé, bien au contraire.

 

Du grand Art expérimental où le réalisateur [...] parvient à imposer le spectacle d'une narration sensorielle estomaquante.

 

L'image. Le son. Le mouvement. 

En mettant de côté (momentanément ?.. L'avenir de sa carrière nous le dira) l'aspect monumental de ses fresques approchant les trois heures, en taisant les discours philosophiques et scientifiques qui parsemaient son précédent chef-d'oeuvre (Interstellar) au profit de la force d'un regard, d'un raccord et/ou d'un silence, Christopher Nolan retrouve une forme de pureté plus incisive, plus directe : en écartant la "pensée" au profit du ressenti, le metteur en scène plonge, en même temps que ses personnages, le spectateur dans un cauchemar sensoriel, un chaos tant visuel que sonore. Et cette immersion oppressante, organique serait-on tenté de dire, on la doit à l'une des obsessions qui traverse le cinéma de Christopher Nolan depuis ses débuts : le temps. 

D'Inception à Interstellar, en passant par Memento et Insomnia, la notion de temporalité n'a cessé d'infuser l'oeuvre du cinéaste (narrations non-linéaires, flashbacks, montage à l'envers...) et Dunkerque de nous proposer une nouvelle variation remarquable d'intelligence sur ce motif. En nous amenant à suivre trois points de vue qui ne sont pas basés sur la même temporalité (ce qui se passe sur la plage dure une semaine ; ce qui se passe en mer, une journée ; dans les airs, une heure), le réalisateur de The Dark Knight ne fait pas juste son petit malin : il renforce au contraire l'expérience immersive en faisant grimper le suspense à des hauteurs insoupçonnées. Jouant sur le tempo et les décalages temporels, "débarrassé" comme on l'a vu plus tôt des conventions classiques de narration du cinéma hollywoodien (définir le héros et ses motivations, histoire construite selon les trois actes "exposition - confrontation - résolution"...), Nolan s'autorise en fait à faire de Dunkerque un climax hallucinant de près de deux heures ! Parce qu'il a épuré , parce qu'il a enlevé tout "le gras" qui dépassait, ne reste plus que le rythme, totalement dingue, exténuant. Le réalisateur a plusieurs fois revendiqué dans ses interviews qu'il voulait faire de Dunkerque un survival plus qu'un "simple" film de guerre : l'objectif est largement rempli tant la sensation intime de vivre ce qui se passe à l'écran, de ressentir la peur, le stress des soldats est palpable. Le fait que les personnages principaux ne soient que des "figures" à peine esquissées aurait pu se révéler un frein à l'identification : que nenni, le talent de Nolan est tel qu'il parvient avec une insolence folle à nous faire trembler pour eux, à nous faire vibrer avec eux.

Du grand Art expérimental où le réalisateur, dans le "cocon" d'une superproduction hollywoodienne, parvient à imposer le spectacle d'une narration sensorielle estomaquante.

Et cette sensation intime de peur ne serait rien sans la bande originale de Hans Zimmer. Après la trilogie The Dark Knight, Inception et bien entendu Interstellar, le compositeur allemand retrouve une nouvelle fois Christopher Nolan et livre ce qui s'apparente clairement comme l'un de ses scores les plus puissants. Construite sur le "tictac" d'une montre, intimement liée au design sonore ahurissant alternant moteurs des avions, torpilles, bombes qui s'écrasent sur la plage, balles qui fusent, cris de douleur et hurlements de terreur, la partition de Zimmer nous enveloppe dans un sentiment de malaise et de terreur comme on en a rarement vécu et achève de faire de l'expérience Dunkerque un sommet d'angoisse. 

DUNKERQUE - la critique

Anomalie hallucinante d'audace et de maîtrise dans un cinéma hollywoodien qui ronronne et qui nous abreuve chaque semaine de produits aussitôt vus et oubliés, expérience visuelle et sonore qui plie les codes du grand spectacle aux ambitions expérimentales de son auteur, Dunkerque est une énorme baffe, un pur moment de cinéma d'une intensité folle, épique et intime.

On espère de tout coeur que son influence se fera très vite sentir et amène les superproductions à de nouveau nous faire vivre des expériences lorsqu'on franchit une salle obscure...

DUNKERQUE - la critique

Crédits photos : Warner Bros. Pictures.

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