Wind River, écrit et réalisé par Taylor Sheridan. Avec Jeremy Renner, Elizabeth Olsen, Graham Greene, Gil Birmingham, Jon Bernthal. USA / 111 mn. Sortie le 30 août 2017.

Cory Lambert est pisteur dans la réserve indienne de Wind River, perdue dans l’immensité sauvage du Wyoming. Lorsqu’il découvre le corps d’une femme en pleine nature, le FBI envoie une jeune recrue élucider ce meurtre. Fortement lié à la communauté amérindienne, il va l’aider à mener l’enquête dans ce milieu hostile, ravagé par la violence et l’isolement, où la loi des hommes s’estompe face à celle impitoyable de la nature…

 

Un regard d'une justesse et d'une profondeur terrassantes

 

Révélé au grand public grâce aux scénarios des excellents Sicario (Denis Villeneuve) et Comancheria (David Mckenzie), Taylor Sheridan passe cette fois-ci lui-même derrière la caméra pour conclure ce qu'il a défini comme étant une trilogie sur l'Amérique moderne et l'idée de "frontière". Si le premier s'intéressait donc à la frontière américano-mexicaine à travers la lutte d'une agent fédérale contre les narco-trafiquants, le deuxième nous plongeait quant à lui en plein Texas ravagé par la crise économique et où les notions de bien et de mal se révélaient d'une porosité fascinante, où la frontière visant à séparer les s'avérait on ne peut plus floue. Un thriller tendu et vertigineux, un polar social mâtiné de western... Qu'allait donc nous réserver Sheridan avec Wind River ? Tout simplement un regard d'une justesse et d'une profondeur terrassantes sur ce qui constitue sûrement l'un des plus beaux échecs de l'Amérique, le résultat honteux de la Conquête de l'Ouest (la frontière comme horizon...) : la réserve indienne.

 

Sheridan porte son regard vers les Amérindiens et la manière dont on les a progressivement et violemment privés de tout

 

C'est dans ce lieu perdu et ostracisant ("On a l'habitude de ne pas être aidés" assène l'un des personnages principaux), où la frontière a avant tout la forme d'une exclusion pour un peuple que l'Amérique préfère ne pas regarder en face, que Sheridan orchestre la trame d'un polar tendu et captivant : de la simplicité de la narration, du dépouillement de l'intrigue, le scénariste/réalisateur tire justement ce qui fait une des forces de son film, à savoir l'étude des tréfonds de l'âme humaine à travers une interrogation remarquable sur l'Amérique et ses démons.

Après les cartels mexicains et le Texas marqué par la récession, Sheridan porte son regard vers les Amérindiens et la manière dont on les a progressivement et violemment privés de tout, de leurs terres bien entendu mais également de leur histoire, donc de leur héritage. Entre les anciens qui ont oublié leurs traditions (et qui n'ont pas su les perpétuer au sein d'une Amérique désireuse de les étouffer) et la nouvelle génération, incapable de trouver à quoi se rattacher et qui se perd, se noie dans la drogue et ou l'alcool, le bilan est d'une noirceur estomaquante, où la pureté des paysages enneigés ne parvient jamais à éloigner la tragédie qui se joue encore et toujours...

 

Wind River se place avec brio dans les pas d'un certain cinéma malheureusement trop peu présent sur nos écrans, celui des 60's et des 70's

 

Cette notion d'héritage, en plus d'être mise en avant par le récit lui-même, se trouve aussi au coeur du projet de mise en scène de Taylor Sheridan : sachant aussi bien ménager les plages contemplatives et poétiques (la voix-off d'ouverture) que les instants de violence, secs et radicaux, Wind River se place avec brio dans les pas d'un certain cinéma malheureusement trop peu présent sur nos écrans, celui des 60's et des 70's. Si Clint Eastwood reste aujourd'hui l'un des plus grands metteurs en scène américains et l'un des derniers gardiens de ce temple hollywoodien, une nouvelle génération de réalisateurs (Scott Cooper, Jeff Nichols), voire des plus anciens tels que James Magold (l'excellent Logan en est une magnifique preuve), ne cache pas son admiration pour ce cinéma : et à Taylor Sheridan de s'y frotter avec talent grâce à une mise en scène maîtrisée, un script efficace et des interprètes solides.

On aurait pu craindre, comme c'est parfois le cas lorsque des scénaristes passent derrière la caméra, que le réalisateur ne se trouve trop étouffé par l'écrivain (on pense à Paul Haggis ou Paul Schrader), trop désireux de porter ses mots le plus fidèlement possible : il n'en est absolument rien et Sheridan sait se montrer extrêmement convaincant. On retiendra ainsi un très très habile flashback qui, en plus de bouleverser le récit, sait faire monter la pression de plusieurs crans avant de nous amener, tendus et suffoquants, vers  un gunfight final d'une brutalité aussi soudaine qu'extrême, un morceau de bravoure digne d'un Sam Peckinpah ou d'un Don Siegel.

Pour conclure, on n'hésitera pas à dire que Jeremy Renner (Démineurs) a rarement aussi bien joué et Elizabeth Olsen (Martha Marcy May Marlene) prouve une nouvelle fois que oui, il faut compter sur elle et qu'il serait bien injuste de la réduire à son rôle de Scarlet Witch dans les Marvel... On rajoutera que les prochains projets de Taylor Sheridan (le scénario de Soldado, la suite de Sicario et l'écriture et la réalisation de Yellowstone, une série télévisée en 10 épisodes mettant en scène Kevin Costner) sont bien entendu parmi nos plus grosses attentes de 2018.

 

 

Crédits photos et résumé : The Weinstein Company, AlloCiné.

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