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PENTAGON PAPERS - la critique

 

The Post, écrit par Liz Hannah et Josh Singer. Réalisé par Steven Spielberg. Avec Meryl Streep, Tom Hanks, Bob Odenkirk, Carrie Coon, Sarah Paulson, Tracy Letts, Bradley Whitford, Bruce Greenwood, Matthew Rhys. USA / 116 mn. Sortie le 24 janvier 2018.

Première femme directrice de la publication d’un grand journal américain, le Washington Post, Katharine Graham s'associe à son rédacteur en chef Ben Bradlee pour dévoiler un scandale d'État monumental et combler son retard par rapport au New York Times qui mène ses propres investigations. Ces révélations concernent les manœuvres de quatre présidents américains, sur une trentaine d'années, destinées à étouffer des affaires très sensibles… Au péril de leur carrière et de leur liberté, Katharine et Ben vont devoir surmonter tout ce qui les sépare pour révéler au grand jour des secrets longtemps enfouis…

 

Depuis plusieurs mois maintenant, je m'interroge. Sur le fait de continuer à faire des critiques de films et de séries. Sur mon manque d'enthousiasme à coucher sur "papier" les émotions ressenties devant mon écran ou dans une salle obscure : qu'est-ce qui bloque ? Je me pose la question et je ne trouve pas de réponse. La qualité des fictions qui me (nous) sont proposées ?

Certes, mais pas que.

Devant des produits sans goût et à la facture proprement indigne de l'argent investi tels que La Momie, Justice League ou Spider-man : Homecoming, c'est vrai, il faut clairement rester motivé. Mais des cinéastes comme Kathryn Bigelow (Detroit) ou Christopher Nolan (Dunkerque) viennent heureusement nous rappeler que tout n'est pas mort à Hollywood et que ce cinéma qui m'a tant fait rêver (et il continue d'ailleurs) ne se résume pas au prochain Marvel ou au prochain reboot d'une franchise culte des années 80. Tout petit, je me suis passionné pour ces mythes venus de l'autre côté de l'Atlantique et pour les réalisateurs et les acteurs qui leur donnaient vie : Clint Eastwood, Martin Scorsese, Alan J. Pakula, Michael Cimino, John Ford ou Howard Hawks ont forgé ma cinéphilie, m'ont donné le goût de l'analyse filmique et gravé à jamais dans mon esprit bon nombres d'images et de sensations inoubliables.

Pourtant, si je ne devais en retenir qu'un, si je devais au détour d'une conversation (forcément passionnée puisqu'on parle de cinéma !) nommer le cinéaste qui m'accompagne depuis l'enfance, celui qui me procure le plus d'émotions et qui me fait aimer le 7ème Art plus que de raison, ce serait lui : Steven Spielberg. 

 

Oui, Steven Spielberg.

Celui que beaucoup cantonnent encore au rôle du simple faiseur de divertissements populaires friqués (leurs oeillères ne leur permettant pas de voir au-delà de leurs préjugés), à l'amuseur hollywoodien sans saveur et qu'ils considèrent, tout comme son complice George Lucas avec Star Wars, responsable de la déliquescence du cinéma US et de la perte inexorable de l'intelligence du public depuis les triomphes de leurs blockbusters, est en tête de liste. Pourquoi ?

Parce que pour un enfant, son cinéma représente à peu près tout ce qu'on veut voir (tout en fait, pour être honnête) : du grand spectacle, des grands sentiments, de l'évasion, de l'émerveillement, de l'aventure, des personnages incroyables (Indiana Jones !), des scènes choc (E.T., Jurassic Park), des musiques inoubliables (Rencontres du 3ème Type)... Et puis, quand le regard de l'enfant s'aiguise un peu, que le médium cinéma commence à prendre une place très importante et que l'on cherche à en décrypter les secrets, à saisir "comment ça fonctionne", l'ami Spielberg est toujours là.

Pour sa mise en scène inspirée, ludique et totalement jubilatoire, descendante directe du classicisme hollywoodien tant dans sa célébration des sentiments purs et de l'héroïsme ordinaire que dans son refus des effets de réalisation "modernes" ; pour sa facilité à sauter d'un genre à l'autre avec une géniale insolence, pour son sens incroyable du découpage (revoir l'époustouflante séquence d'introduction d'Indiana Jones et le Temple Maudit) ; pour l'évolution que son cinéma a pris à l'aube des années 2000 avec des oeuvres plus sombres et désespérées (Minority Report, Munich) et, plus simplement, pour son utilisation que l'on ne saurait qualifier autrement que prodigieuse du langage cinématographique. On les compte en effet sur les doigts d'une main les réalisateurs capables de dire autant de choses avec un plan ou "simple" un mouvement de caméra, ils sont rares les réalisateurs qui savent si bien "écrire" et raconter avec l'image. Un maître, Steven Spielberg ? Oui, très clairement l'un des plus grands.

Et si je digresse maintenant depuis plusieurs paragraphes sur le metteur en scène du formidable Pont des Espions, c'est parce qu'il a de nouveau enclenché en moi un déclic : au fur et à mesure que Pentagon Papers s'offrait à moi, qu'il me dévoilait son récit mené tambour battant au sein d'une mise en scène proprement hallucinante, j'ai retrouvé le goût. Comme lorsque j'étais enfant, Spielberg m'a réouvert les yeux et donné à voir du cinéma euphorisant, maîtrisé et jouissif. Je ne saurai jamais assez le remercier d'avoir de nouveau réveillé en moi le goût du cinéma, l'envie d'en parler.

 

Véritable ode à la démocratie et à ceux qui la portent et la transmettent au peuple

Chacun des photogrammes de ses films transpire l'amour du 7ème Art, transpire l'envie d'offrir au spectateur une aventure intime et universelle. Par l'urgence de sa narration, par sa mise en scène typiquement spielbergienne dans son mélange si complexe de sophistication et d'évidence, Pentagon Papers se hisse dans le haut du panier d'une filmographie déjà époustouflante. 

Dans le contexte politique actuel d'une Amérique dirigée par un individu dangereux, prompt à sortir l'argument des "fake news" dès que des journalistes ont l'impudence de remettre en question ses décisions et/ou ses capacités à diriger le pays, le film de Steven Spielberg se dresse comme un rempart nécessaire. Il remet en avant, redonne à voir la presse comme cet indispensable 4ème pouvoir qui ne devrait jamais avoir à subir de pressions et dont la liberté est un des droits les plus inaliénables.

Véritable ode à la démocratie et à ceux qui la portent et la transmettent au peuple, Pentagon Papers vient se placer logiquement dans la filmographie récente du metteur en scène de La Liste de Schindler comme conclusion de la "trilogie" lancée en 2013 par l'excellent Lincoln et poursuivie deux ans plus tard par le non moins exceptionnel Pont des Espions. Ces deux films, à la fois infusés par l'humanisme qui a toujours prévalu dans l'oeuvre de Spielberg mais également par une réflexion affirmée sur la politique, montraient ainsi la démocratie en action, qu'il s'agisse du combat d'un homme pour abolir l'esclavage ou de celui d'un autre visant à ce que son client, tout espion qu'il est, puisse bénéficier des droits que lui accordent la loi américaine : ou, plus simplement, le parcours d'individus ayant à coeur de défendre ce en quoi ils croient. Dans Pentagon Papers, ce sont les journalistes qui tiennent ce rôle de "garants moraux" d'une société viciée et dont les gouvernants tendent à vouloir museler l'expression de la vérité.

En écho à ce combat de la rédaction du Washington Post (et par extension, du New York Times, les premiers à avoir fait les frais de la censure de Nixon), le nouveau film de Steven Spielberg est aussi le portrait fascinant de l'émancipation d'une femme, la directrice de la publication Katharine Graham. Là où Lincoln humanisait l'icône que représente l'un des plus célèbres Présidents américains, là où Le Pont des Espions iconisait "l'homme ordinaire" cher au réalisateur de La Guerre des Mondes, Pentagon Papers se veut l'expression d'un féminisme engagé et tout aussi passionnant, palpitant... que d'actualité ! Parce que si la vérité est soumise aux découvertes des journalistes, elle est aussi et surtout dépendante de la volonté de Graham. Sans émancipation, pas de parution : c'est en effet la découverte de "sa" vérité intérieure, celle qui fait qu'elle n'est aucunement inférieure aux hommes et qu'elle doit cesser de les laisser parler et décider à sa place, qui mènera à la mise en branle de l'expression de la démocratie et de la liberté par la divulgation de ces secrets d'État.

Quand Steven Spielberg parvient à nouer avec autant de maestria l'intime (le parcours de Meryl Streep) avec l'infiniment plus grand (celui d'une nation à qui l'on va montrer les manoeuvres de ses dirigeants) par le biais d'un thriller journalistique de très très haute volée, ludique et d'une clarté absolument remarquable, on s'incline. Tout simplement.

 

[...]un grand moment de cinéma fiévreux et euphorisant

Ce combat de "l'Homme ordinaire" face aux institutions, dans les mains d'un metteur en scène de la trempe de Steven Spielberg, est une véritable déclaration d'amour au cinéma, à ses codes, à son langage... et à la maîtrise sidérante qu'en a le réalisateur de Minority Report.  Après la lecture d'un scénario en février 2017, et alors même qu'il se trouve en pleine postproduction de Ready Player One, son gros morceau de SF attendu pour mars prochain, Spielberg se lance dans l'aventure Pentagon Papers : tournage dès le mois de mai et sortie prévue pour décembre ! Ça fait court, non ? Mais à l'homme capable d'enchaîner dans la même année (1993) ces deux monuments de cinéma que sont Jurassic Park et La Liste de Schindler, rien d'impossible. Bien au contraire !

Comme boosté par ce timing très serré, Spielberg applique à sa mise en scène un rythme complètement fou : longs plans-séquences à la Steadycam, mouvements de caméra audacieux (en ce sens, il reste toujours aujourd'hui comme l'un des rares cinéastes à vraiment s'exprimer de façon aussi évidente par l'image), cadrages pertinents et témoins d'une réflexion scénographique remarquable (cette manière d'isoler le personnage de Meryl Streep par la présence étouffante des personnages masculins ou encore ce louvoiement autour d'une table entre Graham et McNamara qui symbolise de façon exemplaire cette proximité dangereuse entre journalistes et politiques), iconisation des journalistes par une savante utilisation des contre-plongées...

Vous l'aurez compris, Pentagon Papers est un pur régal de mise en scène et l'expression jubilatoire d'un réalisateur en pleine possession de ses moyens, aidé en cela par une distribution en état de grâce (Tom Hanks, Meryl Streep, Bruce Greenwood, Matthew Rhys, Alison Brie, Bradley Whitford, Sarah Paulson... !), une photographie somptueuse signée Janusz Kaminski (A.I., Il faut sauver le Soldat Ryan) et une bande originale prenante du fidèle John Williams (Munich, Rencontres du 3ème Type). 

Un réalisateur qui capte et emmène le public dans un grand moment de cinéma fiévreux et euphorisant, tout en lui offrant la démonstration grandiose de la démocratie en action, de la démocratie en mouvement : cette démocratie capable de faire trembler les murs (superbe scène où les rotatives de l'imprimerie secouent les locaux du Post) et que les journalistes se doivent de toujours protéger et de délivrer. Car comme le dit le personnage de Carrie Coon, dans une séquence incroyable d'intensité : la presse se doit d'être "au service des gouvernés, pas des gouvernants".

Qu'on se le dise.

 

Crédits photos et résumé : Universal Pictures, AlloCiné.

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