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LA BALLADE DE BUSTER SCRUGGS - la critique

LA BALLADE DE BUSTER SCRUGGS - la critique

The Ballad of Buster Scruggs, écrit et réalisé par Ethan & Joel Coen. Avec James Franco, Tim Blake Nelson, Brendan Gleeson, Zoe Kazan, Tom Waits, Liam Neeson. USA / 133 mn. Diffusion sur Netflix le 16 novembre 2018.

La Ballade de Buster Scruggs est western d'anthologie en six volets mettant en scène les légendes du Far West. Chaque chapitre est consacré à une histoire différente de l'Ouest américain.

 

[...] l'amateur d'humour noir et de poésie mélancolique se relève d'un bond, prêt à savourer leur nouvelle livraison.

Existe-t-il des mots plus doux, plus accrocheurs que ceux-ci : "écrit et réalisé par Ethan & Joel Coen" ? Pas sûr.

Sans vouloir gratter quelques lignes (je ne suis pas payé, ça ne sert à rien) en faisant la liste de tous les film des frangins terribles du ciné US, il suffit de balancer ici et là quelques titres pour que le cinéphile moyen dresse une oreille plus qu'attentive : Sang pour sang, O'Brother, The Big Lebowski, No Country for Old Men, True Grit, Inside Llewelyn Davis...

Et pour que l'amoureux d'histoires cruelles et ironiques, l'amateur d'humour noir et de poésie mélancolique se relève d'un bond, prêt à savourer leur nouvelle livraison. En l'occurrence, La Ballade De Buster Scruggs.

Un film qu'on ne verra pas au cinéma (du moins par chez nous) et que certains, donc, ne considèreront pas comme du cinéma. Je vous renvoie, à cette occasion, au débat ayant animé le Festival de Cannes 2017, à l'occasion de la présentation de deux films Netflix en compétition officielle (notamment le formidable Okja)... Avec leurs arguments rétrogrades et leur pensée obsolète, totalement hermétiques aux changements des modes de consommation du public, certains gardiens du "temple cinéma" s'étaient offusqués de voir le géant américain du streaming débarquer ainsi sur la Croisette et soi-disant oeuvrer pour la disparition des salles. 

Bref, tout ça pour dire que La Ballade de Buster Scruggs débarque enfin. Avec son ton décalé, son humour et sa puissance narrative. Et ce, qu'importe la taille de l'écran.

Ce que la Mostra de Venise a bien compris en lui décernant le Prix du Scénario. Et bim, dans les dents pour Cannes...

 

La Ballade de Buster Scruggs déclame en six segments l'amour sincère des deux auteurs pour le genre.

Fortement influencé par le western, tant dans son visuel, ses thématiques que son ambiance, No country for old men sorti en 2008 avait montré avec un talent de folie l'appétence des frères Coen pour ce genre mythique de l'Histoire du cinéma et fondateur de "l'identité" américaine. Trois ans plus tard, leur remake de True Grit, pur western porté par l'excellent Jeff Bridges, venait confirmer que le Grand Ouest prenait une saveur toute particulière sous la caméra des metteurs en scène de Barton Fink et qu'au-delà du plaisir immédiat de leur cinéma, Joel et Ethan ne cessaient d'interroger leur pays, ses contradictions et ses valeurs, à travers leur questionnement sur la violence, la liberté...

Les voir revenir à ce genre avait donc de quoi titiller tout cinéphile à peu près normalement constitué. D'abord vendu comme une série western pour la plateforme Netflix avant de devenir un film à sketchs, La Ballade de Buster Scruggs déclame en six segments l'amour sincère des deux auteurs pour le genre. Six segments de durées inégales qui offrent au spectateur en manque de colts rutilants et de chevauchées fantastiques un panorama de ce que l'Ouest a de plus varié à raconter : un cow-boy chantant virtuose du six coups, un braqueur poissard, un chercheur d'or, un convoi de pionniers en direction de l'Oregon... 

 

La Ballade de Buster Scruggs peine à maintenir l'intérêt du spectateur sur toute sa durée.

Le résultat ?

Aussi passionnant, enthousiasmant, bouleversant... qu'inégal, malheureusement.

Le premier sketch, petite pépite d'humour et de malaise typiquement "coenien", c'est-à-dire un mélange aussi subtil que risqué d'iconoclasme, de noirceur et d'absurde, est un sacré amuse-bouche : Tim Blake Nelson, le Buster Scruggs du titre, y est un cow-boy chantant, traversant des paysages de carte postale, avec sa guitare en bandoulière et son costume d'un blanc immaculé. De ce petit bonhomme pesant 40 kg tout mouillé, troubadour que l'on imagine plus à l'aise avec sa six cordes qu'avec son six coups, on ne donne pas cher : au premier saloon venu, on l'imagine une balle entre les deux yeux. Et pourtant, dans un geste typique des deux frangins à qui l'on doit The Big Lebowski, c'est un fin tireur. Un très fin même. Son maniement plus que virtuose du Colt nous colle le sourire avant de nous effrayer. Parce que derrière ce Roy Rogers arpentant un western de Sergio Leone se cache surtout un psychopathe en puissance, insouciant de sa propre violence : un reflet d'une certaine Amérique ? On est en droit d'y penser très fortement. Et de se retrouver gêné d'avoir autant ri devant ses pérégrinations : "coenien" vous disais-je... 

Après cette introduction du plus bel effet, les segments suivants se montrent hélas beaucoup moins marquants : si l'on apprécie l'humour bien noir des volets mettant en vedette James Franco (le 2) et Liam Neeson (le très cynique 3ème épisode), La Ballade de Buster Scruggs peine à maintenir l'intérêt du spectateur sur toute sa durée. Qu'ils soient visuellement magnifiques (celui avec Tom Waits en chercheur d'or est un régal pour les yeux) ou textuellement brillants (le dernier), on ne peut s'empêcher de se dire que la greffe de ces différents courts-métrages ne prend pas à 100%, que la variété de tons a tendance à trop souvent nous sortir du film. 

Loin d'être ratés, ils n'en restent pas moins décevants vis-à-vis de l'épisode introductif et surtout vis-à-vis de ce que l'on est en droit d'attendre des frères Coen...

 

[...] un pur ravissement qui devrait coller quelques frissons de contentement à tous les nostalgiques du cinéma de John Ford [...]

Mais... "et la cinquième histoire alors", te demandes-tu, lecteur attentif ?..

Et bien justement, "La fille qui fut sonnée", c'est tout ce que l'on est en droit d'attendre des frères Coen : c'est tout simplement le plus beau, le plus fort, le plus touchant des segments de cette Ballade.

En nous amenant à suivre les aventures d'Alice Longabaugh, une jeune femme qui traverse les États-Unis avec son frère en direction de l'Oregon, où elle doit épouser un homme avec qui ce dernier veut faire affaire, les Coen nous offrent un récit absolument remarquable, une ode au western dans tout ce qu'il a de plus "classique", au sens le plus noble du terme : personnages forts, paysages somptueux et mise en scène ahurissante de beauté et de maîtrise... ce segment est un pur ravissement qui devrait coller quelques frissons de contentement à tous les nostalgiques du cinéma de John Ford ou de Kevin Costner, ce cinéma du mythe américain dans toute sa splendeur. 

Aucun cynisme, aucun second degré pour venir entacher ce récit furieusement tragique et profondément romantique : les Coen nous scotchent au siège dès les premiers instants avec le personnage incarné par Zoe Kazan et il ne nous faut que quelques minutes pour que l'on se prenne de passion pour son destin et que l'on ait envie de l'accompagner des heures durant à travers le Grand Ouest.

Du très grand Art et très certainement l'un des meilleurs films des Coen, tous genres et toutes durées confondus, à ranger aux côtés des plus belles réussites du genre.

Une réussite éclatante qui nous emmène vers le dernier segment, une jolie réflexion méta sur le pouvoir des mots et des histoires et conclusion somme toute logique d'un récit s'articulant autour du pouvoir même de la narration. Là aussi, un très bel exemple de l'incroyable versatilité de la plume des frères Coen, ce duo qui n'a de cesse de scruter et d'analyser avec humour, tendresse et/ou noirceur l'âme et l'Art américain. Et qu'importe si, comme je le disais plus haut, La Ballade de Buster Scruggs se révèle par endroits inégal ou un peu moins inspiré : on a tendance à pardonner beaucoup de choses à des auteurs de cette trempe...

Je vous ai dit que j'adorais les Coen ?

LA BALLADE DE BUSTER SCRUGGS - la critique

Crédits photos et résumé : Netflix, AlloCiné.

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