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ONCE UPON A TIME... IN HOLLYWOOD - la critique

ONCE UPON A TIME... IN HOLLYWOOD - la critique

Once Upon a Time... in Hollywood, écrit et réalisé par Quentin Tarantino. Avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie, Emile Hirsch, Margaret Qualley, Timothy Olyphant, Austin Butler, Dakota Fanning, Bruce Dern, Al Pacino, Kurt Russell, Mike Moh, Luke Perry, Damian Lewis. USA-Grande Bretagne / 161 mn. Sortie le 14 août 2019.

En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus. 

Une partie de l'intrigue et des rebondissements y étant dévoilés, il est préférable d'avoir vu le film avant de lire cette critique.

ONCE UPON A TIME... IN HOLLYWOOD - la critique

Comme à chaque fois, la sortie d’un nouveau film signé Quentin Tarantino est un événement. Parce que dans une industrie obnubilée par les franchises et les super-héros, il est un électron libre en voie de disparition qui ne se soucie pas des modes et qui s’évertue à redonner de la noblesse, de la consistance à un système en cours de naphtalisation. Bref, un vent d’air frais qu’on se prend avec plaisir en pleine poire.

Et comme à chaque fois, la sortie d’un nouveau Tarantino suscite le débat, la discussion. Ce qui est bien, très bien même. 

Et force est de constater que Once Upon a Time... in Hollywood n’est pas en reste en ce qui concerne les divergences de points de vue. Depuis sa présentation au dernier Festival de Cannes, le 9ème film de l’ami Quentin divise : « film interminable où il ne se passe rien », « chef-d’oeuvre absolu », « ratage total où Tarantino ne pense qu’à se faire plaisir », « film somme »… On a à peu près tout lu et entendu… et ça se comprend tant Once Upon a Time... in Hollywood ne se laisse pas apprivoiser facilement. 

ONCE UPON A TIME... IN HOLLYWOOD - la critique

Parce qu’il met de côté quelques-uns des procédés visuels et narratifs qui nourrissent son cinéma depuis la sortie de Reservoir Dogs en 1991 (construction ou déconstruction en chapitres, références multiples au cinéma de genre, dialogues pop, récit de vengeance…), le nouveau film de Tarantino déboussole, interroge. 

Et parce que, comme il l’a souvent répété en interview en comparant son travail à celui d’Alfonso Cuaron sur son Roma, Tarantino a voulu faire un devoir de mémoire en recréant un paradis perdu, un paradis qu’il regardait, absorbait du haut de ses six ans, en 1969. L’expression que l’on serait alors tenté d’employer serait celle de « film le plus personnel » de son auteur ; je lui préférerai, et quand bien même la nuance serait on ne peut plus fine, parler de film intime. 

En effet, le cinéma de Tarantino est-il autre chose que personnel ? Lui qui n’a eu de cesse de mettre en scène, de mixer avec une attitude de sale gosse toutes ses influences au sein de divertissements pop jouissifs ?.. 

L’hybridation des genres, les hommages plus ou moins directs à ses films de chevet, à ses réalisateurs préférés, l’emploi de comédiens tombés peu à peu dans l’oubli, soit par de mauvais choix de carrière (John Travolta) soit parce que trop « typés » films d’exploitation (Pam Grier, Robert Forster), l’utilisation de musiques oubliées des sixties et/ou des seventies ou bien directement tirées de bandes originales existantes, les dialogues nourris de références cinématographiques et télévisuelles (Pulp Fiction, Boulevard de la Mort)… Depuis 28 ans, le cinéma de Quentin Tarantino est personnel. 

Mais là où il se comportait souvent, et avec bonheur pour les spectateurs que nous sommes, comme un sale gosse trop heureux de jouer avec les genres pour mieux les refaçonner à sa vision, Once Upon a Time... in Hollywood montre un auteur beaucoup moins rentre-dedans, beaucoup moins tape-à-l’oeil : un auteur plus apaisé, plus enclin à laisser parler ses émotions et sa nostalgie. En ce sens, il se rapproche énormément de Jackie Brown, son troisième film pas forcément aimé de tout le monde, parce que lui aussi en rupture avec le style unique qu’il venait d’imposer au monde avec ses deux précédentes oeuvres, Reservoir Dogs et Pulp Fiction

ONCE UPON A TIME... IN HOLLYWOOD - la critique

Fantasme d’un gamin à qui on aurait redonné cinquante plus tard les clés d’Hollywood, la première partie de Once Upon a Time... in Hollywood est une claque d’une force rare. 

Accusé par pas mal de monde de se regarder filmer, là où auparavant on l’accusait de s’écouter parler/écrire, Tarantino met en place pendant deux heures les pièces qui permettront, lors d’un climax aussi jouissif qu’émouvant, de comprendre le projet véritable du film. En suivant sur deux journées les pérégrinations de Rick Dalton, Cliff Booth et, dans une moindre mesure, de Sharon Tate, le réalisateur offre aux spectateurs une ballade dans le L.A. de 1969 d’une beauté stupéfiante, gorgée d’une mélancolie souvent bouleversante et où il prend son temps. Pas d’intrigue à tiroirs ou de narration éclatée à laquelle le metteur en scène de Kill Bill nous avait autrefois habitués : juste le quotidien d’un acteur sur le point de devenir un has-been et de son ami cascadeur, prenant les bouleversements qui viennent avec un cool indéfectible, le quotidien d’une star en devenir, une errance à bord d’une Cadillac d’où s’échappent musiques et pubs des sixties, syncopant volontairement un récit que les fans de QT auraient aimé plus resserré ou du moins plus clairement identifié. 

Pour autant, taisons d’emblée l’idée qu’il ne se passe rien. Loin de là : Once Upon a Time... in Hollywood est d’une complexité que plusieurs visions ne suffisent pas à entièrement délimiter, bourré ras-la-gueule d’idées toutes plus séduisantes les unes que les autres, transpire d’une ampleur narrative et thématique difficilement cernable mais qui nous attrape pourtant dès les premières secondes et transpire, surtout, d’un amour inconditionnel du cinéma. après avoir tourné pendant des années autour de ces décennies (les années 60/70) à travers divers hommages et/ou emprunts (tant cinéphiliques que musicaux), Quentin Tarantino y plonge cette fois-ci directement. Et, n’y allons pas quatre chemins, c’est un pur bonheur. Entre les recréations de vieilles séries western du type Au nom de la loi avec Steve McQueen ou Rawhide avec Clint Eastwood, les fausses interviews, les publicités ou bien encore les films de série B que l’on a envie de foncer voir une fois la séance terminée (Les 14 gros bras de McCluskey… ce titre !), le metteur en scène d’Inglourious Basterds y expose sans fard, sans retenue sa gourmandise de 7ème Art.

Cinéaste cinéphile ? Oui, encore une fois à 100%.

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Mais cette plongée nostalgique n’a pas lieu n’importe quand : 1969. S’il s’applique à plus filmer une époque, à capter sur pellicule une ambiance et des moments plus qu’à orchestrer un récit classique (même déstructuré à sa sauce), c’est que l’année 1969 représente un point charnière tant au niveau de l’Histoire du cinéma que de l’Histoire elle-même. Et on sait, depuis Inglourious Basterds, Django Unchained et Les Huit Salopards, à quel point Tarantino est de plus en plus questionné par cette dernière…

Point de rencontre, point de bascule entre un Âge d’or hollywoodien sur le point de s’éteindre et une nouvelle génération d’auteurs (le Nouvel Hollywood des seventies), 1969 représente aussi une certaine idée du paroxysme des changements sociaux auxquels les États-Unis faisaient face, entre la contestation de plus en plus forte du conflit vietnamien et l’importance du mouvement hippie (Woodstock, c’est pour bientôt…) et ses idéaux de liberté : ce paroxysme sera dramatiquement atteint en août avec le meurtre de Sharon Tate et de ses amis par des membres de la Famille Manson. Cette idée de dualité, qu’il s’agisse du rapport entre la petite histoire et la grande, du rapport entre un acteur et son « ombre »(le cascadeur) ou bien plus simplement entre le réel et la fiction (scène jouissive où Rick Dalton s’imagine dans La Grande Évasion à la place de Steve McQueen), est l’un des motifs les plus passionnants de Once Upon a Time... in Hollywood et se révèle subtilement au sein du parcours en « miroir » des différents protagonistes du film. 

« Un parcours ?… alors qu’il ne se passe rien ?! » peut-on entendre et lire concernant le dernier Tarantino.

Et un parcours « miroir » en plus ? Tout à fait

ONCE UPON A TIME... IN HOLLYWOOD - la critique

Le point commun entre un Rick Dalton qui, sur le plateau d’une série télé où il doit de nouveau jouer le méchant en guest-star, doit prouver aux autres et aussi et surtout à lui-même qu’il vaut mieux que ça, un Cliff Booth qui semble s’accommoder de son statut déclinant et une Sharon Tate qui survole le film pour mieux aller s’observer sur un écran de cinéma ? L’affirmation de leur place, du rôle qu’ils méritent au sein de l’histoire. Et de l’Histoire. 

Et pour arriver à cela, Tarantino utilise ce qu’il connaît et vénère le plus : le cinéma. Littéralement. 

C’est sur un plateau de cinéma, dans le décor d’un saloon, que Rick Dalton va renaître et s’affirmer comme un comédien qu’il ne faut pas trop vite enterrer. Le réalisateur offre, encore une fois, l’occasion aux has-been de briller. « C’est la plus belle interprétation que j’ai vue de toute ma vie » lui dira sa jeune compagne de jeu : et à Rick/DiCaprio de nous offrir un moment d’émotion terrassant. Tarantino croit d’ailleurs tellement en son personnage qu’il n’y a aucun changement de format d’image entre le moment où il est sur le plateau de Lancer, à attendre que les caméras se mettent en route et l’épisode en lui-même : pas de noir & blanc comme au début lorsqu’on voit des bouts de Bounty Law, ici tout à l’allure, la « grandeur » du film de cinéma. Tarantino abolit la frontière entre petite lucarne et grand écran parce que son Rick le mérite et parce qu’il respecte ces deux arts avec la même ferveur.

Il y croyait : il suffisait juste que Rick, et le spectateur, y croient aussi… 

De même en ce qui concerne son comparse Cliff Booth : travaillant plus comme homme à tout faire de Rick que comme cascadeur, suite à quelques mésaventures dans l’industrie (géniale scène avec Bruce Lee), il va néanmoins sortir de l’ombre lors d’une séquence absolument remarquable de suspense et de tension, mélange de western et d’horreur à la Tobe Hooper. Après avoir pris en stop une jeune fille issue de la « famille » Manson, il la ramène là où elle vit avec sa communauté : le Spahn Ranch. Et ce lieu autrefois utilisé pour le tournage de westerns (notamment leur série à lui et Rick) est maintenant occupé, littéralement, par les hippies. Mais ce n’est pas leur monde. L’endroit a changé, le gardien lui-même ne se souvient pas de qui est Cliff mais qu’importe : il va suffire qu’un type crève un pneu de sa Cadillac pour qu’il redevienne flamboyant et s’affirme comme autre chose qu’un homme du passé. Un autre membre de la « famille » aura beau débarquer à cheval pour tenter de stopper Cliff, cavaler dans cette ville-fantôme comme dans un western de jadis, il arrivera trop tard : Cliff est déjà reparti la tête haute, signifiant bien à ces hippies que ce décor qu’ils ont investi n’est pas à eux et au spectateur qu'il a l'allure d'un héros…

Enfin, et c’est sûrement l’une des plus belles séquences du film, celle qui achève de faire de Once Upon a Time... in Hollywood l’une des plus belles professions de foi de Tarantino : ce moment magique où Sharon Tate se rend dans un cinéma qui diffuse un film dans lequel elle joue. Une actrice (Margot Robbie), jouant Sharon Tate, qui se rend dans une salle où est projeté un long-métrage dans lequel elle va observer la vraie Tate sur l’écran… La mise en abîme est d’une richesse folle, c’est d’une puissance d’évocation dingue et ça offre au personnage l’occasion de se révéler, avec une naïveté et une innocence diablement touchantes, via les réactions du public autour d’elle alors qu’il la voit sur l’écran. Quelle plus belle manière pour dessiner, sublimer et fixer pour l’éternité un personnage qu’une salle de cinéma ET un écran de cinéma ?.. 

Il n’y en a sûrement pas.

L’artificialité (un tournage, un ancien décor de western, une salle de cinéma) au service des personnages, de leur construction et, in fine, au service de Tarantino et de sa volonté de créer, au sein de sa vision fantasmé d’Hollywood, des héros de cinéma à même d’être, face à la réalité (les meurtres commis par la « famille » Manson), les plus forts.

ONCE UPON A TIME... IN HOLLYWOOD - la critique

ATTENTION SPOILERS...

Voix-off qui décrit ce que font les protagonistes durant cette fameuse soirée du 8 août 1969, affichage des heures… La dernière partie de Once Upon a Time… in Hollywood voit Tarantino construire méticuleusement un suspense nous amenant lentement vers l’issue tragique que nous connaissons tous : l’assassinat par trois membres de la « famille » Manson de Sharon Tate et de ses amis. 

Pourtant, on aurait dû se douter que Tarantino ne laisserait pas la réalité « gagner ». Ce qu’il ne fait pas : il allume les néons des boulevards de Los Angeles, notamment ceux des cinémas, pour éclairer sa vérité sous un autre angle. Lequel ? Celui de la magie du cinéma, plus forte que tout. Celui du cinéma qui dicte sa vérité et de Tarantino qui l’imprime sur la pellicule. En permettant à Rick et Cliff la possibilité de sauver Sharon Tate et ses amis en massacrant ceux qui étaient venus les tuer, le réalisateur de Django Unchained ne s’offre pas de caprice à la « moralité douteuse » (on a lu ça aussi…) mais achève au contraire tout ce que Once Upon a Time... in Hollywood a construit pendant plus de deux heures : célébrer l’artifice, le pouvoir absolu de la fiction au sein de SON fantasme hollywoodien. 

Boostés par le 7ème Art (leurs aventures italiennes), Rick et Cliff, ces magnifiques losers dont Tarantino filme amoureusement chaque geste, changent l’Histoire et s’imposent en héros sur lesquels il faut encore compter. En réunissant ainsi ces deux facettes d’Hollywood (l’Âge d’or vieillissant et le Nouvel Hollywood des 70’s), et dont le meurtre de Tate a symboliquement marqué le point de rupture, Quentin Tarantino célèbre le cinéma en continuant de faire vivre l’innocence : via Sharon Tate, ce personnage solaire (sa tenue jaune lorsqu’elle dans à la soirée Playboy) qui survolait le film et dont il fixe, via un sublime et pudique plan de grue final, une certaine forme d’immortalité. 

On ne l’entend que via l’interphone de son portail, on ne la voit que de dos : pas la peine d’en montrer plus, nous sommes dans le fantasme d’un réalisateur qui a pu, de manière prodigieuse, écrire SON histoire. Ne manque plus alors qu’à nous le rappeler une dernière fois lorsque le titre apparaît : Once Upon a Time… Il était une fois. Certes.

Mais il était aussi et surtout une foi.

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Crédits photos et résumé : Sony Pictures Releasing, AlloCiné.

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