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Cartel, écrit par Cormac McCarthy. Réalisé par Ridley Scott . Avec Michael Fassbender, Cameron Diaz, Javier Bardem, Penelope Cruz, Brad Pitt. USA / Royaume-Uni - 2013. 117mn. Sortie le 13 novembre 2013.


La descente aux enfers d’un avocat pénal, attiré par l’excitation, le danger et l’argent facile du trafic de drogues à la frontière américano-mexicaine. Il découvre qu’une décision trop vite prise peut le faire plonger dans une spirale infernale, aux conséquences fatales.

 

Ridley Scott est un réalisateur que j'aime beaucoup… mais je reconnais que j'ai parfois du mal à comprendre pourquoi. Si je ne nie en rien le caractère culte des chefs d'oeuvre SF que sont Alien et Blade Runner, je trouve cependant que la carrière du metteur en scène de Cartel s'est révélée sacrément inégale au fil des décennies et ce, malgré la protection critique dont il semble étrangement bénéficier. Parce qu'à côté des Gladiator, American Gangster, La Chute du Faucon Noir, Black Rain et autre Kingdom Of Heaven (à voir impérativement dans sa version Director's cut) de haute tenue, le réalisateur traîne quand même quelques casseroles qui portent les noms de Traquée, A Armes égales ou bien encore Lame de Fond (on pourrait être tenté d'y ajouter 1492 : Christophe Colomb mais le film se révèle meilleur à chaque visionnage…) Bref, Ridley Scott c'est plutôt ma came mais pas au point d'attendre chacune de ses nouvelles livraisons avec la même impatience que lorsqu'un nouveau Spielberg se profile à l'horizon.


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Pourtant, à l'annonce de Cartel, mon excitomètre avait eu tendance à s'affoler légèrement… Pensez donc! Un casting en or massif chargé d'exprimer les mots du romancier Cormac McCarthy (La route, No Country for Old Men) sous la houlette d'un metteur en scène au talent visuel indéniable et qui ne se révèle jamais meilleur que lorsque le scénario qu'il a entre les mains est béton : un adage qu'on avait pu vérifier avec Mensonges d'Etat (sur un script de William Monahan - Les Infiltrés), American Gangster (script de Steven Zaillian - Millénium) ou encore… Hannibal (script de David Mamet - Les Incorruptibles). Oui, pour ce dernier, je vais peut-être être seul mais la suite du Silence des Agneaux gagne vraiment à être revue afin d'en saisir toute la richesse. Si, si, je vous jure! Cartel sentait donc très bon...

Une impression renforcée par les premières images dévoilées mais également par l'accueil plus que froid que la presse US et française lui ont réservé lors de sa sortie en salles il y a de cela quelques semaines... A 76 ans, Ridley Scott aurait-il décidé de faire sa révolution?


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Dans une des premières scènes du film, l'avocat interprété par l'excellent Michael Fassbender se rend chez un diamantaire pour ce qui est sûrement l'une des meilleures "transcriptions" de ce que représente vraiment le projet de Ridley Scott : le personnage joué par Bruno Ganz explique ainsi qu'un diamant parfait ne présente aucun intérêt et que ce n'est qu'à l'aune de ses défauts qu'une pierre revêt toute sa valeur. Appliquées au film, ces paroles font quasiment acte de profession de foi dans le sens où elles le définissent totalement : Cartel, malgré son casting glamour, n'est en effet pas un beau film. Cartel n'est pas parfait . Et, paradoxalement, ce sont toutes ses imperfections qui font de cette association tant fantasmée entre Ridley Scott/Cormac McCarthy un objet fascinant. Dans un cinéma de plus en plus formaté et où les prises de risques se font de plus en plus rares, Cartel est un caillou dans la chaussure. Filant sans cesse entre les mailles d'une narration classique (son postulat de départ très série B), le thriller de Ridley Scott se révèle insaisissable et c'est ce qui en fait toute sa beauté : le film déroule ainsi, sur un rythme lancinant et hypnotique, une intrigue complexe et souvent tortueuse peuplée de personnages dont on ne saura finalement que très peu de choses si ce n'est que l'Enfer est à leur porte et qu'ils vont y plonger. Sans aucune rémission possible.


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Parce que Cartel est surtout un film d'une noireur radicale : violent, poisseux et d'un nihilisme tétanisant, le nouveau Ridley Scott transpire la mort comme jamais. Une mort qui plane sur chaque plan, sur chaque personnage : sous la plume de l'auteur de No Country For Old Men et l'oeil du réalisateur de Prometheus, l'espoir n'existe plus. A-t-il d'ailleurs jamais existé? Dès qu'un choix est fait, aucun retour en arrière n'est permis : qu'importe le mal que l'on se donne, il faut assumer. Et en payer le prix. Fort.

Ridley Scott, véritable esthète du 7ème Art (les magnifiques vues nocturnes de Blade Runner, la photographie des Duellistes, les scènes de guerre de La Chute du Faucon Noir) met en place avec Cartel une autre révolution : celle de son propre univers. Si on lui a souvent reproché de sacrifier ses histoires sur l'autel du visuel qui claque, il livre ici une pellicule qui fonctionne sur l'énergie des mots. Cartel est un film de scénariste, transcendé par une mise en scène qui ne joue pas l'esbrouffe mais épouse le rythme des dialogues. Car dans Cartel, on parle. Beaucoup. Des dialogues souvent inspirés, presque toujours brillants. La vie, la mort, le destin, les mythes, l'Amérique... Des thématiques qui traversent ce néo-western déglingué et qui rappellent fortement l'injustement méconnu Revenge... du regretté Tony Scott (dont le suicide toucha Ridley Scott en plein milieu du tournage de Cartel...), adapté d'un roman de Jim Harrison, autre grande figure lui aussi du roman américain.


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Pour son premier scénario original, Cormac McCarthy laisse éclater son amour des mots et surtotu le pouvoir qu'il leur accorde : ce sont eux qui dictent la narration et les péripéties. Ce sont aussi eux qui font perdre tout espoir car ils annoncent les drames à venir, ceux qui survivront et ceux qui y passeront. Ils sont la fatalité qui va s'abattre sur les personnages : ils n'en réchapperont parce que l'auteur l'a décidé. C'était écrit.

Radical et imparfait, bourré de fulgurances et de ratés (le fil décousu de l'intrigue dessert parfois l'implication du spectateur), Cartel est une belle preuve de la vitalité d'un cinéma américain pas encore complètement normalisé. Après l'injustement décrié Prometheus, Ridley Scott frappe fort, là où on le l'attendait pas. Là où on le l'attendait peut-être plus.

Ça fait très mal mais ça fait du bien.

 

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Crédits photos et résumé : AlloCiné, Twentieth Century Fox.

 


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