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Lincoln, écrit par Tony Kushner (d'après l'oeuvre de Doris Kearns Goodwin). Réalisé par Steven Spielberg. Avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, David Strathairn, Tommy Lee Jones, James Spader, Joseph Gordon-Levitt. USA - 2012. 150mn. Sortie le 30 janvier 2013. 

Les derniers mois tumultueux du mandat du 16e Président des États-Unis. Dans une nation déchirée par la guerre civile et secouée par le vent du changement, Abraham Lincoln met tout en œuvre pour résoudre le conflit, unifier le pays et abolir l'esclavage. Cet homme doté d'une détermination et d'un courage moral exceptionnels va devoir faire des choix qui bouleverseront le destin des générations à venir.

Steven Spielberg a longtemps porté en lui ce projet sur Abraham Lincoln : alors que le livre de Doris Kearns Goodwin, Team Of Rivals : The Political Genius of Abraham Lincoln, n'est encore qu'à l'état de projet, le réalisateur de La Liste de Schindler fait part de son vif intérêt et décide déjà d'en acheter les droits. Nous sommes en 1999. Le scénariste John Logan (le futur Skyfall) est alors recruté pour livrer un script tandis que Liam Neeson est annoncé dans la tenue du plus célèbre et populaire Président des Etats-Unis.


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Malheureusement, plusieurs phases de réécritures empêchent le tournage de démarrer en 2006 et, en 2010, l'interprète d'Oskar Schindler déclare qu'il se trouve trop vieux pour pouvoir incarner Abraham Lincoln. A la fin de cette même année, c'est l'immense Daniel Day-Lewis qui se voit engagé pour incarner le Président.

Nous sommes en 2012 et, un peu plus de deux cent ans après sa naissance, Lincoln débarque enfin sur nos écrans, emmené par le formidable scénario de Tony Kushner, déjà à l'oeuvre sur le poignant Munich de Spielberg.


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Quand on porte un projet de cette ampleur, il est difficile de ne pas céder aux sirènes de l'hagiographie, c'est-à-dire de proposer une vision beaucoup trop favorable à son sujet et n'ayant pas le recul nécessaire pour ce type d'exercice. En se focalisant sur les deux derniers mois de la vie d'Abraham Lincoln, Spielberg évite habilement cet écueil en contant le récit d'un instant de l'Histoire. Lincoln n'est pas un biopic ampoulé et trop solennel comme on aurait pu le craindre, déroulant méthodiquement la vie d'un grand homme : Lincoln est un instantané de la fin. La fin de l'esclavage, la fin d'une guerre et en filigrane l'aboutissement d'un combat : celui d'un homme qui a osé proposer des idées révolutionnaires, qui s'est battu pour elles et qui a permis à une nation de se relever et d'en sortir grandie.

 

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L'approche de Spielberg est débarrassée de toute velléité déificatrice et ne cherche pas à "écrire" la légende : on y voit les ruses qu'emploie Lincoln pour faire passer son amendement, les choix auxquels il se trouve confronté et auxquels il apporte des réponses pas forcément irréprochables. Cette approche donc, Spielberg nous la dévoile clairement dès les premières minutes de son long métrage : après une bataille tout sauf épique et dont le but principal est surtout de délimiter le contexte historique, le réalisateur nous fait rencontrer Lincoln.

Dans un film, la première rencontre entre le spectateur et le héros est cruciale (encore plus dans le cas d'une figure historique) tant elle sert d'ancrage, de référent et de note d'intention de la part du réalisateur. Ici, le démonstration de Steven Spielberg est superbe : superbe de retenue, de simplicité et surtout tellement parlante quant à la manière dont Lincoln sera abordé. Ainsi, Abraham Lincoln nous est présenté de dos : on attaque sur un plan de deux soldats noirs qui s'adressent face caméra tandis qu'un lent travelling arrière nous amène à découvrir l'épaule de leur interlocuteur, le Président. En quelques secondes, la thématique du film est dégagée et le spectateur est happé : face à Lincoln, son combat ; face à nous, le combat de Lincoln, à savoir la cause des Noirs et l'abolition de l'esclavage. Cette séquence, admirable dans sa mise en scène, est symptomatique de la faculté qu'a Spielberg (n'en déplaise à ceux qui ne continuent à voir en lui que le roi du divertissement (ce qu'il est!) et pas le véritable auteur), de toujours savoir se réinventer, de toujours proposer une réflexion à son spectacle .

 

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Car oui, Lincoln est spectaculaire dans son fond et dans sa forme : la Guerre, mise à part la séquence d'ouverture, est hors-champ mais les joutes oratoires auxquelles se livrent les Démocrates et les Républicains sont elles aussi un combat que le réalisateur de Munich filme avec un brio et un sens de l'image assez affolants. Lincoln est une bataille des esprits, une lutte des mots pour la lutte des classes que Steven Spielberg embrasse d'une mise en scène noble et classique, et ce dans le plus beau sens du terme. Laissant de côté la caméra virevoltante de son excellent Tintin, le réalisateur semble retrouver la magie de l'Âge d'Or Hollywoodien avec un propos et une direction artistisque en osmose totale. Aidé de Janusz Kaminski à la photographie, Spielberg (dé)peint un clair-obscur de toute beauté où la poussière et les volutes de fumée imprègnent la rétine du spectateur et l'embarquent dans une leçon d'Histoire et d'humanisme, bardée de séquences et de plans magnifiques. Si l'on peut reprocher à Lincoln de mettre un petit peu de temps à démarrer, on ne peut qu'être emporté par les dialogues d'une richesse exemplaire et un scénario au rythme jamais faiblissant qui nous donnent à savourer les contours et les aspérités de la démocratie en action.

 

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Impossible de ne pas mentionner le casting quatre étoiles de Lincoln : d'un James Spader surprenant à un Tommy Lee Jones émouvant, Steven Spielberg a réuni autour de lui une troupe de comédiens en grande forme bien décidés à honorer comme il se doit la mémoire d'Abraham Lincoln et son action. Un Lincoln qui trouve en Daniel Day-Lewis plus qu'un interprète : l'acteur oscarisé y est absolument prodigieux de sincérité, d'humour, d'humanité et, entre sa démarche claudiquante et sa voix haut perchée, livre une composition tout bonnement magistrale. 

 

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Leçon d'Histoire, mais aussi très belle leçon de cinéma, qui pourrait rebuter ceux qui n'y verraient qu'une sorte de cours magistral sans âme et trop lisse, le Lincoln de Steven Spielberg, sans être son plus beau film, est pourtant une oeuvre importante dans la carrière d'un cinéaste qui démontre une nouvelle fois qu'il est bien plus que le simple "entertainer" que certains continuent à voir en lui. Captivant, ludique et porté par un souffle démocratique, le dernier Spielberg est une belle preuve d'humanité, une grande fresque intime. 

Crédits photos : Dreamworks.


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