MILLENIUM - Les hommes qui n'aimaient pas les femmes

The Girl With The Dragon Tattoo, réalisé par David Fincher. Ecrit par Steven Zaillian. Avec: Daniel Craig, Rooney Mara, Christopher Plummer, Joely Richardson. USA - 2011 - 158mn.

Lorsque Stieg Larsson meurt en 2004, sa trilogie Millenium n'est pas encore sortie: ces livres qui suivent les aventures d'un journaliste d'investigation tenace, Mikael Blomkvist et d'une jeune hackeuse socialement inadaptée, Lisbeth Salander, provoquent un véritable raz-de-marée dès leur parution en 2005. D'un point de vue critique et public, le succès est colossal. Une adaptation cinématographique du 1er tome est mise en route, bientôt suivie de deux téléfilms et d'une série télévisée (il s'agit en fait des trois films en version longue, montés en 6 épisodes de 90mn) achevant ainsi de faire de Millenium un phénomène de société qui touche très vite le monde entier.

Quand, en 2009, le projet d'un remake américain est lancé, la surprise n'est finalement pas si grande que ça: ce n'est pas la première fois qu'un succès étranger donne lieu à une version américaine. On se souvient notamment de La Totale de Claude Zidi qui deviendra True Lies par James Cameron ou bien encore les Ring (The Ring ou Le Cercle en France). Bien que certains de ces remakes soient plutôt bons (on oubliera la version US de Deux Soeurs...), on ne peut quand même s'empêcher de trouver gênante cette manie d'"homogénéiser" la culture à la sauce américaine.

Le projet d'adaptation par Hollywood du 1er tome, The Girl With The Dragon Tattoo, entre rumeurs et désistements (Quentin Tarantino et Brad Pitt sont mentionnés pendant un moment) mettra un peu de temps à se mettre en route mais c'est finalement Daniel Craig qui empoche le rôle de Mikael Blomkvsit tandis que David Fincher passe derrière la caméra, tout auréolé des succès de Benjamin Button et de The Social Network.

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Malgré cette équipe 4 étoiles, le pari est plutôt risqué: la version suédoise a été un succès international notamment grâce à l'interprétation éblouissante de Noomi Rapace dans le rôle de Lisbeth Salander. Inutile de dire que sa remplaçante, Rooney Mara (vue justement dans The Social Network) aura fort à faire pour s'imposer... Et pourtant...

Au vu du résultat, on ne peut que reconnaître l'intelligence et la maestria de cette version américaine du roman de Stieg Larsson, qui est finalement plus une nouvelle adaptation du livre qu'un remake du film: tout d'abord, le scénariste Steven Zaillian n'a pas tenté de transposer l'histoire aux Etats-Unis, ce qui n'aurait en effet eu strictement aucun sens. L'intrigue imaginée par Larsson est intimement liée à l'Histoire de la Suède, qu'il s'agisse d'un douloureux passé lié au nazisme ou, dans les tomes suivants, des bouleversements politiques et sociologiques du pays (police secrète, complots, prostitution et agents doubles)...

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De même, le choix de David Fincher à la réalisation fait oublier l'aspect quelque peu mercantile de l'entreprise tant le cinéaste a prouvé de quoi il était capable lorsqu'il traite de tueurs en série: il suffit de revoir Seven et Zodiac pour se rendre compte que cette affaire de meurtre non résolue depuis 40 ans, à laquelle vont se confronter ces deux anti-héros abîmés par la vie, était faite pour lui. Sa réalisation millimétrée, classieuse et très inventive (tout en étant beaucoup moins tape-à-l'oeil qu'un Panic Room par exemple) fait des merveilles sur les paysages suédois et l'ambiance malsaine qu'il instaure surpasse en tous points la mise en scène un peu fade de la première adaptation. Entre un générique de début superbe, des flashbacks visuellement somptueux (et qui s'imbriquent dans le récit avec une vraie classe) et un sens du rythme très bien géré (le film prend son temps mais n'ennuie jamais), Fincher s'approprie littéralement le matériau de Stieg Larsson. Au point d'ailleurs d'en faire un prolongement quasi-naturel des thèmes abordés dans ses précédentes réalisations: solitude (Edward Norton dans Fight Club) ou bien inadaptation sociale (The Social Network, paradoxalement)...

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Grâce à cette enquête (dont le traitement sobre est à rapprocher de celui de Zodiac), David Fincher offre une forme d'exhutoire à ses deux héros: chemin de croix libérateur pour le journaliste après son fiasco éditorial (les différentes vérités auxquelles il aspire éclatent) et renaissance pour Lisbeth qui, abîmée par une société en laquelle elle ne croit pas, dépassera son statut d'adolescente inadaptée en se lançant sur la piste de ces "hommes qui n'aimaient pas les femmes".

Les performances de Daniel Craig et Rooney Mara sont bluffantes: l'interprète de James Bond se montre beaucoup plus crédible que son prédécesseur suédois dans le rôle de Mikael Blomkvist (le héros des romans est un séducteur, ce qui colle parfaitement avec Craig) tandis que la nouvelle Lisbeth, s'éloignant du côté plus brut qu'avait amené Noomi Rapace, apporte une dose de fragilité qui donne énormément d'épaisseur à son personnage.

Aidé par une bande originale angoissante et oppressante (le travail sur le son est incroyable et participe au climat de tension instauré), David Fincher met littérallement en scène le Mal: celui du passé, responsable d'une disparition vieille de 40 ans et qui a contaminé toute une famille maintenant retranchée sur son île, et le Mal contemporain, moderne qui a gangréné la société, symbolisée par une ville remplie de voleurs, d'escrocs et de violeurs...

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Cette opposition entre passé et modernité est au coeur du film et est traitée magistralement par le réalisateur de Seven. Que ce soit au niveau des flashbacks astucieusement imbriqués dans la narration et d'une beauté formelle indéniable (le sépia est splendide) ou bien au niveau des méthodes d'investigation (Blomkvist est l'archétype du journaliste à l'ancienne tandis que Lisbeth, hackeuse de génie, apporte le côté technologique) ou encore dans la résolution de l'affaire (Lisbeth se retrouve à enquêter dans une bibliothèque parmi des centaines d'archives tandis que Mikael découvre la vérité dans l'un des endroits, et ce n'est sûrement pas un hasard, les plus modernes de l'île...), Fincher ne cesse de confronter le passé et la modernité, d'une manière quasi-ludique.

Malgré la noirceur dans laquelle nous sommes plongés pendant plus de 2h30, malgré les horreurs et les actes de violence fulgurants racontés et vécus par nos deux héros, l'envie de les retrouver de nouveau, de suivre leurs enquêtes est plus forte. Les deux tomes suivants de la saga de Stieg Larsson forment une seule et même histoire (là où le 1er se suffit à lui-même) encore plus palpitante et imaginer ce que pourrait en tirer David Fincher donne déjà des frissons.

Malheureusement compromis par le relatif échec du film, et malgré le contrat de Daniel Craig et de Rooney Mara pour ces deux suites, l'avenir de Millenium est plus qu'incertain..

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Crédits photos: Sony Pictures France

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