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Après m'être fendu d'un petit texte sur la reprise tant attendue des aventures de notre détective de Baker Street (ici), revenons un peu sur cette troisième salve d'épisodes qui s'est avérée, il faut bien le reconnaître plutôt déstabilisante.

À chaque fin de saison, c'est la même chose : "Pourquoi? Pourquoi seulement trois épisodes?! C'est trop injuste!"... N'essayez pas de nier, je sais que vous réagissez comme ça. Et c'est normal. Quand on voit la qualité de ce qui nous est proposé, on ne peut se résoudre à voir la fin arriver si vite même si le peu d'épisodes participe de fait pleinement au côté événementiel voulu par la BBC (de la même manière que l'épisode de Noël de Doctor Who chaque année).

Alors... que penser de ces 3x90 mn par an? Frein ou moteur de la série?


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Le faible nombre d'épisodes représente une faiblesse dont les auteurs ont paradoxalement réussi à tirer l'une des plus grandes forces de la série. Je m'explique. Et j'espère que ce sera moins complexe qu'une explication de Sherlock…
Evacuons d'emblée la question de la couverture médiatique : à une époque où les nouveautés se bousculent au portillon, une série se doit de faire parler d'elle et en comparaison avec un show qui bénéficie d'une exposition plus importante du fait qu'il squatte les écrans pendant plus de dix mois (les 22 épisodes en moyenne d'une série US), Sherlock part avec un désavantage certain. Pourtant, Steven Moffat et Mark Gatiss ont su tirer leur épingle du jeu avec brio : Sherlock n'a jamais été aussi populaire (les résultats d'audience de cette saison 3 sont là pour le prouver) et ce malgré l'interruption de deux ans.
Non, la raison pour laquelle Sherlock pourrait avoir à pâtir de son nombre limité d'épisodes est à chercher du côté du développement de ses personnages. Là où un show US bénéficie de plusieurs heures pour tisser des liens entre les protagonistes et le téléspectateur, dérouler tranquillement la psychologie et les états d'âme de ses héros, Sherlock n'a quant à elle que trois épisodes de 90 minutes pour le faire...
Pourtant, Sherlock a fait de cette limite son principal atout : celui de ne jamais lasser. Dans Sherlock, tout va vite. Très vite. Je ne sais pas si c'est ce nombre réduit d'heures d'antenne qui a imposé aux scénaristes ce rythme de folie ou bien si leur volonté de foncer à un train d'enfer était déjà là au départ mais, en tous les cas, Sherlock est une des séries les plus vives et énergiques que l'on peut croiser sur la petite lucarne. Pendant deux ans, les scénaristes de la série ont proposé un spectacle total qui mêlait humour, suspense, interprétation de haut vol et mise en scène inspirée. La saison 3 va encore plus loin. Parfois, un peu trop peut-être.

  

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Sherlock Holmes est devenu depuis sa création en 1887 une icône de la culture pop : l'archétype du détective à l'intelligence hors du commun, aux remarques incisives et aux déductions jouissives, celui qui aura vu ses aventures transposées sur le petit et le grand écran (Jeremy Brett ou plus récemment Robert Downey Jr. l'ont interprété avec classe) et inspiré tant d'autres enquêteurs à travers les décennies, de Columbo au mentaliste Patrick Jane, en passant bien sûr par le Dr House.

Pendant les deux premières saisons, Benedict Cumberbatch a campé avec brio ce personnage à la fois détestable et fascinant, sûr de lui et pourtant si fragile. Avec la saison 3, Mark Gatiss et Steven Moffat se devaient de faire évoluer le personnage et ses interactions avec les autres afin d'éviter à la série de devenir lassante au bout de seulement six épisodes...

Après un premier épisode qui mettait de côté l'enquête au profit des retrouvailles entre Sherlock et Watson (et avec le public bien sûr), le second aura été le théâtre d'une expérimentation qui, à défaut de pleinement me convaincre, aura eu au moins pour effet de me conforter dans l'idée que Mark Gatiss, Steven Moffat et Steve Thompson (les trois scénaristes de l'épisode) osent tout. Pas toujours pour le meilleur selon moi, mais ils osent! Prenant place pendant le mariage de John Watson et de Mary, The Sign Of Three est un épisode sacrément déstabilisant car montrant un Sherlock Holmes sous une facette totalement et frontalement nouvelle... celle d'un être humain. C'est un peu radical comme formulation mais c'est bien de ça dont il s'agit : après nous avoir décrit le mode de fonctionnement asocial et déconnecté des autres d'un être supérieurement intelligent pendant deux saisons brillantes de bout en bout, les trois scénaristes nous invitent ici à faire connaissance avec l'homme qui se cache sous la carapace du détective génial. Et je dois reconnaître que j'ai eu beaucoup de mal avec l'épisode : autant je pouvais saluer le courage des auteurs à y aller aussi franco dans le développement nouveau de la psychologie de leur héros (comme je le disais plus haut, c'est la force de Sherlock que de savoir "jouer" contre et avec le temps) avec le discours qu'il doit faire lors du mariage de son meilleur ami, autant la mise en forme m'a laissé sur le carreau pendant une bonne partie de l'épisode. La réalisation qui use et abuse d'effets de style, le côté décousu de l'ensemble, les moments d'humour parfois réussis mais le plus souvent gênants notamment lors la cuite de notre héros qui semble ne jamais vouloir se finir... Bref, une belle douche froide qui m'a mis un sacré coup au moral : comment ont-ils pu tout gâcher en si peu de temps? Pourquoi?.. Pourquoi?..

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Et puis est arrivée la dernière demi-heure, celle qui a remis la série sur ses rails et qui a justifié (du moins en partie) le carnage de la première heure : la manière ultra-jouissive de lier toutes les mini-intrigues qui parsemaient l'épisode, le vrai plus apporté par le personnage de Mary et sa relation avec nos deux héros, le vrai changement psychologique de Sherlock qui passe du sociopathe des premières saisons à l'humain qui tient aux siens et qui leur montre... Il aura donc fallu passer les deux tiers à demander si Sherlock (la série) était toujours Sherlock (la faute à une forme franchement pas au top) pour se rendre compte que non, Sherlock (le personnage) n'était plus Sherlock et que c'était en fait brillamment mené... Paradoxal? Oui. Mais peut-on vraiment résister au plaisir de sa faire manipuler de la sorte? Peut-on vraiment lutter contre des auteurs en pleine possession de leur oeuvre et qui la triturent pour mieux nous rendre accros?.. Clairement, non. Si The Sign Of Three finissait donc tout compte fait sur une belle note positive, il fallait quand même que Steven Moffat nous balance un épisode énorme pour conclure cette saison en beauté. Parce que les fins de saison de Sherlock sont toujours des grands moments de télévision. Et parce que Steven Moffat est un grand.

Et c'est donc ce qu'il a fait.


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Avec His Last Vow, tout ce qui a été dessiné ou esquissé dans les deux précédents épisodes (et dans la fin de la saison précédente) prend sens dans un tourbillon narratif dont le scénariste de Doctor Who a le secret : en 90 minutes, Moffat nous fait passer de la comédie romantique au thriller en jouant avec nos émotions et nos nerfs et... en déjouant avec bonheur beaucoup de nos attentes! Ça s'appelle la grande classe, tout simplement.

La grande menace qui pesait sur Sherlock Holmes et ses amis depuis les derniers instants de The Empty Hearse se dévoile enfin sous les traits du machiavélique Charles Augustus Magnussen : grand dirigeant de presse, ce personnage se révèle être un manipulateur et un maître-chanteur diabolique qui possède des informations compromettantes sur tout et sur tout le monde. Un adversaire de taille pour notre Sherlock et retour d'une véritable intrigue policière qui avait eu tendance à être mise de côté dans les deux épisodes précédents. Interprété avec talent par Lars Mikkelsen, l'ennemi de Sherlock n'a rien à envier au redoutable Moriarty et, malgré un développement un poil rapide (la faute à ces fameux trois épisodes seulement par an), amènera notre héros à commettre un acte bouleversant et finissant d'achever la métamorphose opérée sur le personnage. En abattant Magnussen dans le but de protéger John et son épouse Mary, Sherlock est amené à perpétrer son geste le plus humain : celui de tuer pour un autre. L'enquêteur génial, dont les émotions pointaient aux abonnés absents pendant deux ans au profit d'une logique froide, aura été confronté en deux épisodes à cette humanité naissante, de par son retour d'entre les morts, son discours pendant le mariage des Watson et enfin face à cet individu machiavélique qui se révèlera plus fort que lui.


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C'est du grand art au niveau de l'écriture et c'est tout ce qu'on pouvait espérer de la part d'un scénariste de la trempe de Steven Moffat : c'est drôle, c'est malin, c'est bourré de rebondissements et c'est mené à un train d'enfer! En 90 petites minutes, l'actuel showrunner de Doctor Who met tout le monde à l'amende en proposant un spectacle euphorisant (le palais mental de Sherlock) et qui flatte avec bonheur l'intelligence du téléspectateur (la gestion parfaite du personnage de Mary, la relation Sherlock/John) : Sherlock se devait d'évoluer et le tout a été géré d'une main de maître. Malgré un deuxième épisode plus faible dans sa forme mais fondamental dans son fond, la saison 3 du show culte de la BBC est une remarquable et insolente réussite.

Ah, oui... au fait. Le cliffhanger? C'est pas un truc de fou quand même?!!


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Crédits photos : BBC One.





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