The-Master

The Master, écrit et réalisé par Paul Thomas Anderson. Avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams. USA - 2012. 137mn.     

Freddie, un vétéran, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui… Quand Freddie rencontre Lancaster Dodd – « le Maître », charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe...

Une plage du Pacifique, le corps d'une femme sculpté avec du sable et la tête de Joaquin Phoenix qui se pose à ses côtés : perdu, en quête d'une vérité inaccessible, le personnage ferme les yeux. Rideau. C'est ainsi que se clôture le dernier film de Paul Thomas Anderson, cinq ans après le magistral There Will Be Blood. Et c'est ainsi que le spectateur ressort de la salle : perdu d'avoir assisté à un voyage éreintant, grisant et émotionnellement intense. Et en quête d'un sens à un film aux multiples strates et qui ne se laisse pas découvrir aussi facilement.


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Cinq ans. Qu'est-ce qui a changé pendant tout ce temps pour l'un des réalisateurs les plus brillants de sa génération? Au niveau de la thématique, on pourrait dire qu'Anderson nous amène toujours à suivre des personnages jusqu'au-boutistes, dévorés de l'intérieur par leurs démons et avides de reconnaissance et de pouvoir. Au niveau de la mise en scène, n'y allons pas par quatre chemins : c'est un énorme pas qui a (encore) été franchi avec The Master. Plus froide mais toujours aussi incroyablement maîtrisée, la réalisation de Paul Thomas Anderson atteint ici des sommets dans la composition des plans, dans le rythme, dans le montage, dans l'utilisation extraordinaire de la musique de Jonny Greenwood (guitariste de Radiohead) ou encore le souffle de certaines séquences proprement estomaquantes (la moto lancée à vive allure dans un désert qui semble ne jamais se finir)...


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Paradoxalement, c'est avec cette virtuosité un peu trop affichée par moments que Paul Thomas Anderson prend le risque de laisser des spectateurs sur le bord de la route : The Master est une expérience vraiment à part dans un cinéma hollywoodien qui s'astreint depuis de nombreuses années à prendre le moins de risques possibles (suites et remakes en tous genres) et il peut s'avérer difficile de "rentrer" dans un film d'apparence plus froid et plus hermétique que ne pouvaient l'être les précédents travaux d'Anderson (Magnolia, Boogie Nights). Avec ses longs plans fixes magnifiés par le 70mm, ses scènes qui s'éternisent jusqu'au malaise (les sessions entre Phoenix et Hoffman) et la musique expérimentale de Greenwood, le film s'impose comme un bloc brut de cinéma. De pur cinéma.

Pourtant, force est de reconnaître que si l'on se laisse emporter par cette "épopée de l'intime", The Master ne cesse de nous asséner des coups au coeur pendant les 2h17 de projection : dérangeant, énervant, tragique, éblouissant... Les mots manquent pour exprimer toute la palette d'émotions que Paul Thomas Anderson nous fait traverser. Des émotions qui ne sont jamais "facilitées" ou surlignées : The Master est une oeuvre insaisissable et protéiforme qui ne se laisse pas aisément apprivoiser et dont le lyrisme, parce que caché, n'en devient que plus fort lorsqu'il éclate.


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Situé dans une période de profonds changements pour les Etats-Unis, à la fois culturels, économiques et sociologiques, The Master s'intéresse à ceux qui veulent compter et laisser une trace dans l'Histoire : fortement inspiré de la naissance de la Scientologie, le film d'Anderson suit donc la fuite en avant de deux personnages en quête d'un point d'ancrage dans un monde en pleine (r)évolution. D'un côté, le Maître, le gourou de la Cause qui cherche à soigner l'Homme. De l'autre, un vétéran totalement déconnecté, prêt à exploser à chaque instant et qui cherche une rédemption, une façon de revenir dans le droit chemin. Entre ces deux-là, une relation de maître/disciple beaucoup plus complexe que ce que peut suggérer le titre... Le Maître? Le disciple? Les rapports de force ne cessent de s'inverser tout au long du métrage tant ces deux êtres à la dérive ont besoin l'un de l'autre. Que Dodd ait besoin d'une âme égarée à soigner/pervertir ou que Freddie se chercher une figure rassurante de modèle, Anderson ne cesse de jouer sur l'ambiguité que représente le pouvoir et de ceux qui le détiennent ou y aspirent.


 

The Master Paul Thomas Anderson

 

Porté par les interprétations tout bonnement phénoménales de Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman, The Master n'en oublie pas pour autant de dresser des portraits féminins subtils (Laura Dern en apprentie professeur de la Cause) et notamment le personnage incarné par Amy Adams, femme du gourou et véritable tête pensante du mouvement qui se plaît à tout diriger dans l'ombre. Un personnage fascinant qui, derrière son apparente gentillesse, cache une part d'ombre et une envie de pouvoir et de contrôle qui pourrait bien en faire la fameuse "Master" du film...


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Moins attachant et moins directement original qu'un Magnolia (la chanson commune à tous les personnages, la pluie de grenouilles) car plus austère et hermétique, The Master est en tout cas la démonstration géniale qu'un cinéma exigeant est toujours possible en ces temps de formatage et qu'un réalisateur de la trempe de Paul Thomas Anderson est une présence salutaire dans l'industrie cinématographique : son cinéma dérange, interroge, énerve mais ne laisse pas indifférent. L'année 2013 commence vraiment très bien. Rendez-vous dans cinq ans Mr Anderson...

Crédits photos : The Weinstein Company.

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