ZERO DARK THIRTY - la critique

Zero Dark Thirty, écrit par Mark Boal. Réalisé par Kathryn Bigelow. Avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Kyle Chandler, James Gandolfini. USA - 2012. 157mn. 

Le récit de la traque d'Oussama Ben Laden par une unité des forces spéciales américaines...

Plan fixe de plusieurs secondes sur le visage de Maya (superbe Jessica Chastain), l'agent de la CIA qui a traqué pendant dix ans l'homme le plus recherché de la planète. Sa mission est finie : Oussama Ben Laden est mort. Elle quitte maintenant l'Afghanistan : à la question "Où va-t-on?", elle n'a pas su répondre et ne peut retenir ses larmes… Générique de fin. Après plus de deux heures et demi de grand cinéma, le spectateur assiste au désarroi total d'une femme qui a tout sacrifié pour son travail et à qui il ne reste plus rien d'une vie normale. 

ZERO DARK THIRTY - la critique

Deux heures et demi plus tôt, le nouveau film de Kathryn Bigelow s'ouvrait sur un écran noir de plusieurs minutes qui nous faisait entendre différents extraits sonores du 11 septembre : des appels au secours de personnes coincées dans les Tours, des journaux télévisées… Le spectateur assistait là aussi à l'horreur, était témoin du désarroi le plus total mais sans le voir. Un écran noir contre un gros plan et c'est la note d'intention d'une réalisatrice qui se révèle devant nous. Une réalisatrice qui entend nous montrer les deux faces d'une même pièce : un pays perdu face aux attaques et un pays toujours perdu, à bout après une traque d'une décennie qui n'aura pas réussi à étancher sa soif de revanche. 

 
ZERO DARK THIRTY - la critique

En développement au moment de la sortie de Démineurs en 2010, le projet Zero Dark Thirty (originellement sous le titre Hunt puis Killing Ben Laden) a vu l'intérêt qu'on lui portait décupler en mai 2011, au moment de la mort du leader terroriste tout comme les polémiques ne cesser d'enfler. Attaquée par le parti Républicain pour avoir eu accès à des documents classifiés, accusée d'en faire un véhicule à la gloire de l'administration Obama et d'être pro-torture, Kathryn Bigelow livre pourtant avec sa dernière bombe un film bien loin de toutes ces controverses idiotes : Zero Dark Thirty est une oeuvre sombre et à laquelle il serait bien difficile d'accorder le moindre soupçon de parti-pris. Nous plongeant d'entrée de jeu dans l'horreur, Bigelow et son scénariste Mark Boal (co-scénariste sur Démineurs) nous déroulent ensuite les faits et simplement les faits : aucune dramatisation, aucun pathos destiné à émouvoir gratuitement… Rien ne vient "parasiter" la volonté de Boal (journaliste de formation) de livrer un récit purement objectif où les personnages (sans aucune vie privée, aucune porte de sortie) sont plongés, et le spectateur avec, dans un canevas entièrement régi par la retranscription la plus minutieuse d'une enquête palpitante.

 
ZERO DARK THIRTY - la critique

Zero Dark Thirty est le récit âpre et tendu du travail de fourmi livré par les agences de renseignement : une traque de longue haleine faite de doutes, de fausses pistes, de désillusions, de drames. A ce côté "clinique"de l'investigation (on passe des bureaux au terrain et du terrain aux bureaux), Kathryn Bigelow y appose une réalisation certes très portée sur la caméra à l'épaule, et donc directement associée à l'esthétique du documentaire, mais n'oublie jamais pour autant que nous sommes au cinéma et non devant un reportage télévisé. Elle joue ainsi habilement sur l'extrême dilatation du temps, renforçant de fait le caractère interminable d'une traque sans fin, faite de filatures avortées et de moments d'attentes frustrants tout en livrant des séquences estomaquantes où son génie de la mise en scène transparaît de la manière la plus éclatante : les hélicoptères qui survolent les montagnes afghanes avant l'assaut final, emmenés par la musique envoûtante d'Alexandre Desplat, impriment la rétine dans un sommet de tension rarement ressenti sur grand écran.

ZERO DARK THIRTY - la critique

Rappelant Zodiac ou encore Les Hommes du Président pour son approche patiente et minutieuse d'une enquête éreintante, Zero Dark Thirty, en plus d'être une nouvelle démonstration de la capacité qu'ont les Etats-Unis à analyser et digérer leur Histoire la plus récente, marque le grand retour de Kathryn Bigelow. Démineurs, justement récompensé aux Oscars en 2010, avait permis de mettre en lumière le manque laissé par la réalisatrice : responsable des cultissimes Near DarkPoint Break et Strange Days, la réalisatrice n'est rien moins que l'un des metteurs en scène les plus importants de notre époque où son regard sur des individus prêts à tout pour assouvir leur quête (Patrick Swayze dans Point Break, Ralph Fiennes dans Strange Days) se couple à sa capacité à délivrer des séquences d'action de haute volée (le final apocalyptique de son thriller futuriste Strange Days, la poursuite pédestre monumentale de Point Break). Il est important de dire que le retour d'une réalisatrice de cette trempe est une des plus belles choses que le cinéma dit "d'hommes" nous ait apporté ces dernières années. Une preuve? L'assaut final de Zero Dark Thirty est un sommet de suspense et de tension magnifié par un sens du cadre et du montage hallucinant : mélangeant vision infrarouge et plans nocturnes de toute beauté, la séquence est une vraie leçon de cinéma, paradoxalement dans sa capacité à utiliser l'outil cinématographique dans une retranscription qui se veut la plus réaliste possible. Intelligent et viscéral, voilà ce qu'est le cinéma de Kathryn Bigelow. Et essentiel. Zero Dark Thirty en est la démonstration éclatante et son nouveau projet ne s'en fait déjà que plus attendre.

ZERO DARK THIRTY - la critique

Crédits photos : Columbia Pictures.

 
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